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La Naissance du genre
Le paysage comme genre autonome en peinture a existé avant ce dont il est pourtant la représentation : en effet, jusquau XVllle siècle, on ne parle que rarement de "paysage" pour désigner une configuration géographique remarquable ou particulière, sinon pour souligner quelle ressemble fortuitement à une peinture où le décor naturel (puis urbain) tient la place la plus importante, inversant le rapport entretenu par limage
avec son modèle dans le cadre des pratiques figuratives (on reconnaît ici la réalité à partir de sa figuration, la réalité ressemble à une image qui aurait la valeur de modèle, le paysage peint "anticipe" le paysage réel).
Les manifestations naturelles pendant longtemps ont été dépourvues de toute valeur esthétique (par exemple, la montagne et la plage ne deviennent des éléments et des motifs du paysage, des choses dignes dattention quau XlXe siècle) : labsence de paysage correspondait, dans les esprits, à lomniprésence, contraignante, généreuse ou menaçante, du pays, de la nature considérée dans son imprévisible brutalité.
Pour quadvienne le paysage tel que nous le connaissons, il a fallu que se développent deux types de domestication artistique, de "picturalisation", de la nature: celle, en acte, opérée par lart du jardin et celle, indirecte, opérée laborieusement sur le regard par la création de modèles de vision, de perception et de délectation ("Lascension du Mont Ventoux", récit fondateur écrit en 1335 par Pétrarque, montre déjà léventail
des difficultés et indécisions qui grèvent la construction dune "nature-paysage" esthétiquement cohérente à même de prendre place aux côtés de la "nature" conçue par la philosophie et la science).
Le paysage comme seul sujet dune image est une idée qui se développe lentement, à partir de la fin du Moyen Age, lorsque la "nature" se laïcise (cest-à-dire lorsque lon cesse de la considérer comme une émanation ou une incarnation de la puissance divine) et que le perfectionnement des techniques de figuration des personnages, pour être pleinement apprécié, exige un décor, un espace aussi cohérent que réaliste, un lieu où les intégrer.
Le paysage est alors un "fond de scène", à larrière-plan, utile pour mettre en valeur les scènes religieuses au centre de lespace pictural. Destiné à nêtre quun fond, travaillé indépendamment des autres figures, les éléments du paysage sorganisent peu à peu en un Tout, autonome mais laborieux, qui finit par nuire à lhomogénéité du tableau, à la manière dune image dans limage (alors quil était, à lorigine, destiné à produire exactement
leffet inverse).
Cest en inventant le motif de la fenêtre, la "veduta", que ce problème de voisinage trouve un début de solution : pour les peintres flamands et italiens, la fenêtre est ce cadre qui institue le pays en paysage, un détail qui ouvre le "cube scénique" (cest-à-dire la pièce où, invariablement, se passe la scène principale et dans laquelle sont disposés les personnages) sur un extérieur où sengouffre le regard, un extérieur en miniature.
Cet isolement et cette miniaturisation, cette mise à lécart dans lespace du tableau va permettre à ce qui va devenir "le paysage" de mettre au point ses propres conventions et son propre système perspectif (la perspective aérienne), de sinstaurer comme genre autonome dans lhistoire de lart en sémancipant de la peinture religieuse et de la peinture dhistoire, de devenir le genre où saffrontent les théories
esthétiques, se règlent et se discutent, par tableaux interposés, les problèmes pratiques et définitoires de toute la peinture occidentale. Pour cela, il suffira dagrandir la fenêtre aux dimensions du tableau et de relativiser, avant de les faire disparaître, limportance traditionnellement accordée aux personnages. Cette révolution et cette rupture, cest à un peintre allemand, Joachim Patinir (]475-1524) surnommé "der gute Landschaftsmaler" (le bon peintre de paysages),
que la majorité des historiens lattribue.
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Le
"Weltlandschaft", ou paysage du monde
Un pas très important fut franchi dans
lémancipation du paysage lorsque sopéra un renversement dans la relation
quil entretenait avec les figures et, quau lieu de leur servir simplement
darrière-fond, il tendit à devenir lélément principal du tableau dont
témoigne par excellence loeuvre de Patinir. Sans doute est-il vrai que les
compositions de cet artiste représentent plutôt, en un sens, le dernier terme dune
évolution, celle des arrière-fonds du paysage médiéval (de Hesdin, de Limbourg, Gb
lIa, Duccio, Martini, Lorenzetti...).
Ce qui caractérise son oeuvre, cest lampleur
considérable des paysages quelle offre à la contemplation du spectateur. Cette
ampleur présente un double caractère: lespace figuré est immense (du fait
dun point de vue panoramique situé très haut, presque "céleste") et
en même temps cet espace englobe, sans souci de vraisemblance géographique, le plus
grand nombre possible de phénomènes différents et de spécimens représentatifs,
typiques de ce que la terre peut offrir comme curiosités, parfois même des motifs
imaginaires, oniriques, surréels, fantastiques : champs, bois, montagnes
anthropomorphes,
villages et cités, déserts et forêts, arc-en-ciel et tempête, marécages et fleuves,
rivières et volcans.
A quelques rares exceptions près (les paysages sur
papier de Dùrer surtout), cette propension à lexhaustivité et à
lexubérance, de plus en plus sensible en peinture, du XVe siècle (Van Eyck,
Bosch) jusquau XVle siècle (Brueghel, et surtout linsurpassable
Altdorfer), amènera les historiens dart à parler, pour qualifier ce type de
paysages de "paysages du monde". Si ce dernier tend vers linfini
quantitativement (tout montrer), il tend vers linfini qualitativement aussi (tout
voir): quand bien même Patinir, faisant école, met en place les prémices de la
perspective aérienne par un découpage de lespace en trois plans-couleur, brun-ocre
pour le premier, vert pour le plan moyen, bleu pour le lointain, celui-ci se refuse à
sacrifier la précision à leffet densemble. sauvegarde la visibilité de la
totalité des détails avec une méticulosité, une minutie et une préciosité toutes
médiévales. Ce refus de la dégradation de la définition, cette vision vraie, et
pourtant tout à fait invraisemblable, constitue la spécificité des paysage dits
"à demi-naturels". Il faudra attendre Vinci, son refus de la compilation et son
"sfumato" pour que les plans reculés, plus nombreux, soient traités en flou,
gagnant en cela en réalisme. Malgré sa puissance évocatrice, son inclination au
grandiose, le "paysage du monde" reste conditionné par ses origines et ne
permet pas de deviner raisonnablement un au-delà du tableau : laccumulation
figurative et lincroyable acuité du regard qui le singularise nest que le
résultat de lagrandissement de la "fenêtre" où il était auparavant
circonscrit, confiné et à lintérieur de laquelle il se devait de tout
condenser...
Pour que le paysage en peinture devienne autre chose
quun entassement virtuose mais compulsif de motifs, et plus
précisément, la saisie
quasi-documentaire dun infime fragment de la réalité contingente, il faudra
attendre le XVlle siècle et la pleine maturité de la peinture hollandaise...
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Le
paysage hollandais et "lesthétique de lespace vacant"
Objet de contemplation pure, dépouillé de toute allusion
à la religion, à lhistoire, à la légende, au pittoresque et à lanecdote,
tourné exclusivement vers la simple captation de ce qui, dans le flux mouvant et sans
cesse renouvelé des apparences, est capable. durant un moment de grâce, de
satisfaire notre regard, voilà loriginalité de ce que deviendra le paysage au siècle
dor de la peinture des Pays-Bas. Des peintres comme Hobbema, Van Goyen, Cuyp,
Seghers et Ruisdael, en effet, ne sassigneront dautre but que de saisir
laspect fugitif des phénomènes que nimporte qui peut découvrir autour de
lui : avec eux, le paysage est dabord limage dune situation, dun
moment presque intime pris sur le vif, la traduction intuitive dun ici et dun
maintenant, lexpression tacite dun contentement au travers dune unité
perceptive (le paysage hollandais se satisfait de nêtre la représentation que
dune minuscule partie du monde et soffre comme tel au regard). Avec sa
vue volontairement limitée où linsignifiant (humidité plus ou moins forte de
latmosphère, formes accidentelles des nuages, rafales de vent, raies ou trouées de
lumière, etc.) tait jeu égal avec le détail signifiant (telle église, tels édifices,
tels champs cultivés, etc.), le panorama de lécole hollandaise fait allusion à la
multitude illimitée des apparences sous lesquelles une infime partie du monde sensible a
pu se manifester. Plastiquement, cette modification fondamentale dans la perception de la
nature se traduit par un considérable abaissement de la ligne dhorizon
correspondant à un point de vue à hauteur dhomme, au point que le ciel occupe
jusquaux deux-tiers du tableau (cest cela cet "espace vacant",
où il n y a rien à voir. Cest lui encore qui signale un véritable
attachement des peintres hollandais à la nature telle quelle est...) et par
une évolution substantielle de la composition : la représentation du ciel, illimité par
nature, va suggérer que lespace continue indéfiniment verticalement et
latéralement (les artifices de composition qui guident et canalisent le regard vers le
centre du tableau où se déploie la profondeur de champ, tels que bosquets darbres
ou buttes, disparaissent bientôt). Le champ visuel couvert par le paysage ne prétend
plus tout contenir, cest désormais un espace ouvert donc fondamentalement inachevé
et incomplet. Esthétiquement, la scène offerte au regard demande une appréhension
globale qui seffectue dun seul coup: cest lunité perceptive,
préférée à lunité "conceptuelle" du paysage du monde (où la
représentation de la nature est une accumulation irrationnelle de phénomènes reconnus
et reconnaissables).
Intellectuellement, la rupture avec les prétentions
démiurgiques, limpulsion cosmogonique, les inclinations à lemphase, au
tragique, au tourment mélancolique des paysages du monde est consommée : les paysages
hollandais suggèrent avec obstination un monde qui est celui de la monotonie, du
dérisoire, de la banalité, de la quiétude, de la retenue et de lhumilité... En
revanche, techniquement, le paysage hollandais ne se démarque pas du paysage du monde, il
en est le prolongement : par le perfectionnement de la perspective aérienne dabord,
où la valeur prend le pas sur la tonalité, mais aussi par le détournement des
techniques complexes de composition existantes au service dune image dépouillée,
du "vide" (le paysage hollandais nest "documentaire",
"réaliste" que pour autant que lon considère les motifs
séparément. L
audace que représente lapparente saisie du moment naturel ne doit pas faire
oublier le caractère élaboré de cette peinture il ny a pas perception immédiate
dun paysage mais re-création de celui-ci dans latelier, à partir dun
grand nombre détudes crayonnées ou simplement de mémoire et toujours en fonction
des conventions qui régissent alors la pratique artistique. Ne peignant jamais en
plein-air, sur le motif. en présence du modèle, le paysage hollandais, malgré toutes
ses qualités, ne peut prétendre être une image fidèle dun présent perçu et
vécu...): laspect unique et non reproductible. la familiarité paisible de
chacun de ces paysages est le produit dune habile synthèse, là où le paysage du
monde ne faisait que du remplissage, que du "plein"...
Concurremment quoique conceptuellement aux antipodes du
paysage hollandais comme du paysage du monde, sous limpulsion des écoles de
peinture italiennes et dans la continuité du discours très intellectualiste hérité de
la Renaissance qui les inspire et les soutient (malgré une distance critique),
se développe le paysage classique ou "idéal" pour lequel la Nature nest
harmonieuse et parfaite quen ce quelle est corrigée par un ordre ne relevant
que de lart...
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Le paysage classique ou
"idéal"
Au XVIIe siècle sopposent deux grands styles
embrassant toutes les pratiques artistiques, le style classique et le style baroque (en
art le baroque veut étonner, toucher les sens, éblouir, et y parvient en donnant la
primauté au mouvement, au contraste lumineux, aux formes contrariées). Exception
faite de Rubens, immense peintre baroque dont les paysages dynamiques, exaltés,
tourmentés, pathétiques, cataclysmiques et vertigineux parfois, sont sans postérité
immédiate, le paysage du XVlle siècle est avant tout classique (même si le
classicisme tient le paysage pour un genre mineur), et les solutions des constructeurs
du paysage idéal vont rayonner pendant très longtemps. A elles deux, les oeuvres de
Poussin et de Lorrain, amenant à leur degré ultime daccomplissement, les
recherches de Carrache, du Dominiquin et de Aldobrandini, incarnent le meilleur du paysage
classique. Basé sur la pensée du philosophe grec antique Aristote selon laquelle
"limpossible qui persuade est préférable au possible qui ne persuade
pas" et que "ce qui doit servir dexemple lemporte sur ce qui
est", le paysage classique saffirme comme une idéalisation absolue du cadre
naturel. Le paysage idéal sest développé en Italie, avec des théoriciens comme
Agucchi et Bellori, dans une ambiance culturelle où le retour à la grande leçon de la
Haute Renaissance (seconde moitié du XVIe siècle) saccompagne dun
discours très critique : le refus de figurer une nature vulgaire entachée de laideur se
double dun refus plus net encore de reproduire les déformations arbitraires, trop
subjectives et artificieuses, trop capricieuses et décadentistes (et surtout trop
marquées par les "passions") des artistes du Maniérisme (forme
dart qui sest développée en Italie puis en Europe au XVle siècle sous
linfluence des grands maîtres de la Renaissance, surtout Michel-Ange. Il se
caractérise par des effets recherchés de raffinement, de subtilité ou demphase,
un goût marqué pour lénigmatique, un recours insistant aux figures de
rhétorique, par lélongation élégante des figures, une nette tendance au
fantastique : les plus célèbres artistes maniéristes sont: Pontormo, Romain, le
Parmesan, les tenants de lEcole de Fontainebleau, Arcimboldo, Metsys...).
Pour les tenants du paysage classique, la nature, pour
correspondre à un idéal de Beauté radieuse et éternelle, doit subir une épuration
sévère de ses formes existantes, épuration basée sur un ordre strict de formes
équilibrées et harmonieuses: il faut donc dun côté supprimer les contradictions
du sensible (la nature telle quon la voit, sans médiation) et de
lautre se garder des dévergondages de limagination (le chaos dune
imagination trop fertile ne doit pas se substituer au chaos de la nature : lart doit
révéler et "relever" la nature avec méthode et parcimonie).
Le paysage classique, héroïque chez Poussin, pastoral
chez Lorrain, sera donc la recherche de lexacte mesure, de lharmonie
raisonnée, de la tempérance formelle. La grande nouveauté du paysage idéal est
lintroduction ou la ré-introduction des personnages, humains et divins, et de
larchitecture, eux-mêmes idéalisés (ce qui facilite leur intégration). empruntés
à la mythologie antique et à la religion chrétienne, à lhistoire de
lantiquité gréco-romaine, Le paysage classique rend sensible ce quont
dintemporel cette nature et cette humanité idéales : ne sont sélectionnés dans
le flux des phénomènes naturels que les moments radieux qui ont saveur de perfection et
déternité, moments où des hommes ayant dépassé miraculeusement les limites de
leur condition déclament plus quils ne les exécutent les gestes quils font,
jouent plus quils ne les vivent leurs passions. au sein dun univers
pseudo-naturel idyllique entièrement et fermement structuré, ignorant la tension et sans
devenir.
Nicolas Poussin (1594-1665) affirme dans ses
paysages sa volonté de se rendre maître et possesseur de la nature grâce
à la
géométrie qui ordonne ses compositions, inaugurant en toute indépendance une version
cartésienne, et finalement très abstraite, du paysage, et instaurant une stabilité et
une intemporalité inédites : avec lui le paysage devient une architecture nécessaire,
prévisible, précise, calculée, claire, comme immuable, empreinte de sérénité et
indifférente au sort, aux tribulations des hommes qui loccupent. Cest un
paysage intellectuel plus que sensible, réfléchi et remodelé plus que reproduit, où la
conception règne indiscutablement sur la vision. Poussin est aussi celui qui amène la
perspective aérienne à son point de perfection en la rendant indissociable de la lecture
de la composition.
Les oeuvres de Lorrain (Claude Gellée, dit "Le
Lorrain" ou "Lorrain", dit "Claude"; 1600-1682) sont moins
complexes que celles de Poussin même si elles sont aussi élaborées. Dépourvue
darrière-pensées, la reconstruction des apparences sensibles de la nature ne vise
chez lui quun objectif : capter le charme des effets lumineux et la restituer sur la
toile dans latelier ("Pour Claude, la réalité suprême du monde est la
lumière. Le problème fondamental est uniquement pour lui de concilier léclairage
conventionnel des ateliers avec lobservation des effets de la lumière du soleil
dans la nature" dit de lui lhistorien de lart P. Francastel). On lui
attribue le mérite davoir opéré une grande révolution qui "consiste surtout
dans le fait davoir placé le soleil au ciel. Jusquà lépoque de
Claude, personne navait songé à peindre le soleil. sinon conventionnellement.
Claude sempara de cette idée nouvelle, consacra son art au soleil, et peignit les
ombres brumeuses que projettent ses rayons, et dautres effets de délicate
transition, comme personne avant lui" (J. Ruskin) : la spécificité de
Lorrain nest donc pas dans son iconographie, pas plus que dans sa composition (elles
sont semblables à celles de Poussin), mais dans la récurrence des contre-jours qui
enveloppent, unifient et naturalisent des paysages très divers et construits, relecture
ambitieuse et parfaitement réussie du clair-obscur théâtral baroquisant. Disons pour
éviter toute ambiguïté que lart de Lorrain se nourrit bien dune
appréhension subtile des variations lumineuses et atmosphériques observables dans la
nature, mais que ce matériau fourni par l'observation est intégré dans un système qui,
en le codifiant selon des critères conventionnels alors en vigueur, confère au moment
lumineux un certain schématisme et une certaine universalité.
Lart de Poussin a présenté une image de la nature
si harmonieuse et Lorrain réalise une synthèse si parfaite du perçu et de
limaginé quils ont longtemps été donnés en exemple à la peinture de
paysage. Cet équilibre miraculeux ne pouvait être égalé et leurs épigones ne
pouvaient que le corrompre. Il fallait aux peintres de paysage trouver de nouvelles voies.
La rupture décisive avec lidéal se produira lorsque, pour ne considérer les
oeuvres que des plus grands, le naturel se réduira au phénoménal, à
lévénementiel et que saffirmera toujours plus fortement le désir de capter
dans sa simple immédiateté le moment fugitif : cest cette option que revendiquent
et quempruntent le paysage romantique puis le paysage impressionniste, autres
sommets du genre avant son irrésistible déclin...
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Le(s) paysage(s) romantique(s)
Dès le début du XIXe siècle, décidés à rompre avec la tradition paysagère héritée du classicisme (désormais entretenue par les suiveurs peu originaux et inventifs du néo-classicisme, puis de lacadémisme et si on veut bien faire abstraction des paysages "idéologiques" produits à la fin du siècle par le courant "réaliste", avec des artistes comme Corot, Courbet, Millet. Boudin...) et de lexception hollandaise dont ils ne
contestent pas cependant laccomplissement et lexcellence, et par rapport auxquels ils se positionnent ou saffrontent artistiquement, un certain nombre dartistes, regroupés sous létiquette romantique (même si les démarches se font de plus en plus individuelles, singulières, idiomatiques et partant sans volonté de faire ou dappartenir à une école), cherchent à traduire les dimensions exaltantes, insoupçonnées et contemporaines (pour eux) du paysage afin
de renouveler le genre... Avec eux, le paysage conquiert une dimension proprement cathartique...
A la mesure et à la grandeur monumentale et pourtant paisible du paysage classique, va sopposer la violence du sentiment, la démesure de la passion et le symbolisme exubérant du paysage romantique. Ce dernier est une réaction exaltée du sentiment contre la raison (et le raisonnable), une fuite, une évasion dans le rêve, dans lexotisme ou le passé, un appel souvent grandiloquent au mystère et au fantastique et célèbre sans retenue, la libre expression
de la sensibilité et le culte vertigineux du moi : cest pour toutes ces raisons quil ny a pas un, mais une multitude de paysages romantiques en fonction de la multitude de sensibilités qui sy exercent. Pour simplifier les choses on peut schématiser lélan romantique en trois grandes tendances : le "sublime mathématique" dun C.D. Friedrich, véritable manifeste panthéiste où la splendeur de la nature "révélée" est le résultat dune disposition
intérieure, une nature empreinte de solennité, incommensurable, qui réclame une contemplation méditative sinon extatique, "paysage de lâme du monde" qui exclut les transports excessifs non la communion; le "sublime dynamique" comme "cri de la nature" dun W. Turner où la subjectivité se fait plus impérieuse, liconographie plus dramatique et pessimiste (souvent franchement morbide), la facture plus dynamique et "énervée" jusquà dissoudre
le motif, à anéantir les formes (Turner se faisait régulièrement et littéralement éjecter de ses propres vernissages car grimpé sur les tables il continuait, au grand désespoir de ses marchands, de peindre au milieu des petits fours) dans un tourbillon coloré frénétique, paroxystique à limage des crises des forces élémentaires dépeintes ; lhyperexpressivité baroquisante, lexacerbation du tourment existentiel, leffusion tragique des paysages fiévreux dun W. Blake
où le prodigieux ne le cède quau stupéfiant, où le paysage nentretient plus aucun commerce avec le réel pour devenir le théâtre oppressant de visions ténébreuses minées par le cauchemar, le délire et la souffrance, et dans lesquels les affres qui tourmentent lhomme, finissent par emporter avec eux la nature elle-même ("Je ne remarque pas ce que je vois de mes yeux mortels") ; le romantisme pittoresque et "charmant", lhumilité ostentatoire des paysages
dun J. Constable qui ne peindra, sur le motif, avec une technique très libre et inspirée (mais sans la fougue de Turner) que des endroits qui lui sont familiers et où la restitution de la vérité dun moment de la nature est une obligation morale, une ascèse ("Jamais il na été permis à un homme arrogant de voir la nature dans toute sa beauté, Le grand ne fut pas fait pour mai, ni moi pour le grand. Mon art limité et étroit peut être trouvé sous chaque haie et sur tous
les chemins").
Historiquement, intellectuellement et techniquement, le romantisme, en imposant le primat de la subjectivité (comme preuve de la facticité ou de limpermanence des apparences) au détriment des conventions, en autorisant tous les moyens picturaux pour traduire la brièveté du sentiment éprouvé face à la nature, en mettant en avant la couleur plutôt que le dessin, permettait lapparition de limpressionnisme... Limpressionnisme quil faut
néanmoins comprendre comme un effort de produire des images plus objectives, de réduire lécart entre la perception, entre linstantanéité de la sensation et la production de limage...

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Le paysage impressionniste
Les paysages dans le corpus des oeuvres impressionnistes en constituent lapport le plus caractéristique et le plus parfait accomplissement. Ils marquent aussi lapogée dun genre: sous linfluence des précurseurs que sont Boudin, Jongkind, Corot, Courbet, Turner et Constable, les artistes impressionnistes, Monet, Pissaro, Sisley, Renoir, vont définitivement imposer lévocation de la nature comme genre majeur de la peinture (tous les peintres
impressionnistes ne pratiqueront pas le paysage). Le paysage impressionniste est une vision nouvelle de la nature coïncidant avec des techniques originales et empiriques en même temps quun témoignage dun monde qui change, physiquement et intellectuellement : "il est la sensation visuelle de linstant quune longue et patiente analyse de la qualité de la lumière et des éléments de la couleur a permis à trois ou quatre artistes de fixer au vol dans leur complexité
infinie et changeante" (E. Faure). Pour limpressionnisme (qui est léquivalent en image des intuitions du philosophe Bergson), le changement est la substance même de lêtre, les formes sont purement transitoires, le monde est continu et inscrit dans un flux impalpable : tout est homogène, les formes se dissolvent dans les ondes atmosphériques, palpitent dans les vibrations omniprésentes. La densité même des objets disparaît : la matière est ouverte, poreuse, modelée
uniquement par la lumière qui les incorpore au courant du temps.
Pour lartiste impressionniste, la gageure est de fixer sur la toile un reflet qui passe si vite quon craint de le voir échapper, de donner forme au spontané, au fugitif et à "la poésie magnifique de linstant qui passe, de la vie qui continue" (G. Geoffroy) : cela entraîna une réforme de sa pratique. La peinture se faisait maintenant en plein air (en présence du modèle représenté, hors de latelier), durant un très court
laps de temps, en peignant rapidement, par touches successives, en points ou en virgules, formant un empâtement ou un glacis (la dynamique gestuelle présidant à lélaboration du tableau impressionniste est manifeste. Le travail, le "faire" se montre sans complexe et annonce la peinture du XXe), sans craindre linachèvement ou le flou des contours, et un sujet se décline parfois en une "série" de plusieurs tableaux correspondant à plusieurs moments.
La peinture impressionniste est une peinture sans subjectivité, sans marque daffectivité (ce qui explique labsence ici dun peintre aussi considérable que Van Gogh chez qui le paysage est une métaphore lyrique dun état mental, et même si sa technique, dans sa mise en place, est similaire à celle des impressionnistes en ce que la facture, lexécution dépend de la volonté farouche de saisir la fugacité, la violente soudaineté dune angoisse
qui reconfigure la réalité) et lartiste nest plus "quun oeil" : les formes y sont subordonnées à la couleur, la sensation à loptique... En cela, elle préfigure, dans son attachement à nêtre quune résolution technique parfaitement adéquate à son sujet (et plus encore chez Cézanne et Seurat qui rationalisent presque scientifiquement la peinture), par la discrétion de lartiste quelle suppose (même si son travail sexpose sans
faux-semblant), le réductionnisme techniciste et autoréférentiel de la peinture moderniste où le seul sujet de la peinture sera la peinture elle-même. Accomplissement du paysage, limpressionnisme en est aussi, picturalement, une limite, en raison des contradictions insurmontables entre sujet et technique, entre lobjet et les moyens de sa représentation : pour paraphraser H. Rosenberg, en initiant une dynamique de réduction des arts à leurs éléments matériels, il inaugure une prise de conscience
toujours plus aiguë de la décomposition des formes héritées...
Cette tentation de lobjectivité, de limmédiateté, de linstantanéité, cette solidarité documentaire de limage au moment (limpressionnisme est par excellence la peinture des lieux de villégiature et de distraction de la petite bourgeoisie parisienne du XlXe siècle) structurellement limitée par le médium lui-même (la peinture, technique lourde et lente quoi quon en dise et aussi bon que lon soit), cest
la photographie, "en tant que phénomène naturel dont la beauté est inséparable des origines végétales ou telluriques" (A. Bazin, très lyrique), qui va désormais la réaliser à partir de la peinture (cest ce que lon appellera la "photographie pictorialiste" qui imite les effets de limage peinte avant de découvrir ses propres qualités, ses propres possibilités. Notons, au passage, que Daguerre et Fox Talbot étaient au départ des peintres-paysagistes, le premier
de formation, le second en tant quamateur).

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Le "dé-paysage" du
XXe
siècle
Après avoir été réduit par limpressionnisme, et
surtout par les plus radicaux des post-impressionnistes, à nêtre quun
prétexte à peindre et à servir dexemple à ce quest ou ce que devrait
devenir la peinture (le retour épisodique, ponctuel, anecdotique du paysage dans la
pratique de tel ou tel peintre nest quun moyen de montrer la capacité de son
style à soumettre la réalité à la puissance de sa vision: c est le cas pour les
fauvistes, les cubistes et tous les mouvements picturaux du début du siècle), une
manoeuvre dilatoire avant lirruption de labstraction en peinture, le
XXe
siècle marque la brutale extinction du paysage comme support, et métaphoriquement, comme
"lieu" prédilectif de la réflexion sur le fait pictural. Lextraordinaire
inventivité et le désir de rompre définitivement avec le passé de tous les mouvements
dAvant-Garde en font, et un cadre, et un sujet, totalement et irréversiblement
périmés, plus propice aux effusions nostalgiques quaux désirs danticiper la
libération de lhomme de son environnement (la question se pose, et vous est
posée, de savoir sil faut, oui au non, introduire les vues exclusivement urbaines
caractéristiques de la Modernité au corpus des oeuvres formant historiquement le genre
"paysage"...).
Dans la réalité, avec la confluence des progrès
technologiques et scientifiques, de lindustrialisation à grande échelle, de
lurbanisme triomphant, des moyens de transport et de communication de plus en plus
performants, avec la massification sans précédent de la production et de la consommation
qui la soutient et la justifie, avec le prestige et la fascination grandissants des
utopies technicistes (où simbriquent la ville et la machine pour fabriquer
"lhomme nouveau"), le monde artificiel, construit par et pour
satisfaire aux exigences et à la volonté de puissance de lhomme, est considéré
comme le seul milieu digne et adapté à ses nouvelles conditions de vie.
La nature et le paysage considérés rétrospectivement (le
XXe siècle est le siècle de "la clôture du monde": toutes les terres sont
découvertes et presque intégralement cartographiées et attribuées à des pays ou
constitués comme tels, linconnu perd de son mystère et de son exotisme...) comme
un reliquat immémorial de trivialité et doppression, de sauvagerie, du sale et de
limmonde, de dépendance et daliénation, ou comme de risibles prétextes à
la rêverie et à la contemplation impuissante et sans finalité, seront réifiés (cest-à-dire
transformés en objets, jugulés donc manipulables) dans une perspective utilitariste,
instrumentale ou fonctionnaliste (si la nature existe, elle doit impérativement servir
à quelque chose et surtout à quelquun): lun et lautre, réduits à
nêtre plus que du "sol" occupé, des "territoires"
aménageables, des "espaces" de profit, des "zones" de pouvoir, vont
être considérés comme un moyen opportunément exploitable et transformable sans
restriction ni ménagement, comme un état destiné à sadapter et à satisfaire les
exigences illimitées du désir domnipotence de lhomme. Au désenchantement de
la nature par la science qui dévoile un à un ses secrets, répond, dans les faits, la
violence et lincurie de sa tragique mise en pièces (le saccage méthodique,
sinistrement rationnel du "pays" et du "paysage du monde tout entier,
pour satisfaire aux besoins eux-mêmes fabriqués de lhomme moderne, loffense
faite à la nature, est en vérité la morbide répétition de ce qui va bientôt être
imposé à lhomme par les grandes idéologies anti-humanistes).
Associés à la modernité dont ils sont les
avant-courriers, les artistes essayeront de contenir ou se contenteront de condamner les
excès nihilistes de son irrésistible expansion et de son empire sans jamais faire
référence explicitement à une nature en lambeaux, à un paysage identifiable à ses
restes.
Parler du paysage au XXe siècle, cest dabord
constater son absence, sa mise à sac ou sa réduction à une "écriture
géographique" (JP. Criqui), car "changer le monde" cest,
pendant ce "siècle court", avant toute chose, lamputer du paysage,
révoquer la nature (et le Land Art, dans ce contexte, est un leurre en ce quil
fonctionne comme un alibi et une évidence mensongère : il est moins le signe dun
"retour au paysage" consensuel que sa négation la plus subtile sous la forme
dun décor hors datteinte, nétant exclusivement occupé quà
redessiner la carte des frontières dun autre monde: celui de lart...).
Il faudra attendre la fin des années 70, avec
lactivisme écologique et la manifestions indiscutable de la mauvaise
"gestion" de la nature, pour que les artistes, photographes pour la plupart (Smithson,
Baltz, Adams, Bustamante, Hernandez, Shibata, Ristelhueber... Notons que cette tendance
sest considérablement raffinée et diversifiée dans les années 90 : des artistes
comme P. Fend, 0. Renaud, J. Mogarra, R. Graham, C. Bernard, Y. Salomone, à partir de
points de départ différents, nettement moins pessimistes et polémiques, donnent une
image absolument novatrice du paysage : celui-ci, "ouvert", "élargi"
ou "re-territorialisé", comme on voudra, devient le point daccrétion,
métaphorique et révélateur, dune multitude de discours...) reviennent
"sur le motif" et retravaillent, si on peut encore le dire, en
"plein-air": leurs paysages sont dabord des constats,
"fantastiques" par lampleur du désastre, de la catastrophe quils
révèlent sans fard (montagnes éventrées, décharges, terrains vagues, banlieues
décrépies et abandonnées, cités désolées et détruites par la guerre, friches
industrielles, littoraux souillés de déchets, lincontournable carcasse de
voiture...). Identiques sur toute la planète, les paysages détruits ou torturés
offrent la même vue funèbre comme sil ny avait plus quun anti-paysage
dont les seules qualités seraient labjection et lubiquité.
Hérité du photo-journalisme plus que de lexemple
des grands maîtres de lhistoire de lart, le regard de ces artistes, factuel,
objectif, sans sentimentalisme ni nostalgie. leurs discours critiques mais sans amertume
témoignent dun gâchis qui népargne pas plus le paysage que lhomme,
Leur iconographie sapplique à mettre à jour la limite où lélan destructeur
de lhomme sépuise et saheurte à la résistance aveugle dune
nature corrompue, à montrer le pathétique grandiose et risible de cette agonie
réciproque : cest "lesthétique de lentropie", la découverte
désabusée dun chaos inouï que lon ne peut pas plus attribuer à
lhomme quà la seule nature, générateur de formes nouvelles et
inquiétantes, dun milieu hybride ou mutant demblée ravagé, transitoire mais
toujours déjà en ruine, séduisant dans sa déchéance même, duquel est bannie toute
promesse de réconciliation et dharmonie... Anti-paysage, tirant vers
linforme, à la fois littéral et métaphorique, fascinant et épouvantable,
magnifique et dégueulasse, sublime et minable, impossible à modéliser...
Retour ironique au paysage (et surtout aux paysages de
ruines du XVllle siècle), expositions de chromos déviants, où le rôle compensateur
et contradictoirement formateur de notre regard imparti à lart, paraît bien
dérisoire sinon désespérément grotesque.
Philippe Guiot |
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