La preuve par neuf selon Francesco Giorgi

   La conception albertienne des proportions fut-elle jamais mise en pratique ? La fameuse expression d'Alberti, glissée dans ses recommandations à Matteo di Pasti chargé du chantier de San Francesco à Rimini, "de peur que toute cette musique ne se désaccorde " (1) atteste bien que l'intérêt du " prince architecte " pour les consonances musico-spatiales n'était pas purement théorique.
   Avec le mémoire rédigé par Francesco Giorgi pour l'église San Francesco Della Vigna à Venise (2), Rudolf Wittkower nous apporte la preuve que cette conception albertienne et néo-platonicienne des rapports engendrés fut bien appliquée à l'architecture du XVI ème siècle. 
   Francesco Giorgi, moine franciscain, auteur de " De Harmonia Mundi ... ", publié en 1525 à Venise, est chargé par le Doge, en tant qu'expert, de proposer des solutions pour les proportions du plan de l'église dont la construction vient juste de commencer. Le plan initial, de Jacopo Sansovino est en effet contesté pour des raisons esthétiques. "Sans rien altérer de ce qui a déjà été réalisé", Giorgi va faire une suite de propositions qui recevront l'aval de trois personnalités exceptionnelles : Titien, le peintre, Serlio, l'architecte, et Fortunio Spira un humaniste très en vue, preuve supplémentaire que cette théorie des proportions ne se limite pas au seul domaine de l'architecture mais participe bien d'une esthétique globale humaniste.
   Dans ses recommandations, Giorgi propose 9 pas de large pour la nef et 27 pour sa longueur, soit le carré et le cube de 3, "premier et divin nombre", pour une proportion triple composée d'un diapason diapente (9/18/27). Giorgi justifie son parti-pris en se référant à Platon et aux Saintes Ecritures :
   "
Cette mystérieuse harmonie est telle que lorsque Platon dans le Timée voulut décrire la merveilleuse consonance des parties et de l'ensemble de l'univers, il prit cela comme point de départ de sa description, multipliant aussi loin que nécessaire ces même proportions et figures selon les règles et consonances jusqu'à y inclure l'univers tout entier et chacun de ses membres et parties. Nous, désireux de construire l'église, avons pensé qu'il était plus approprié de suivre cet ordre dont Dieu, le plus grand architecte, est le maître et l'auteur. Quand Dieu voulut instruire Moïse sur la forme et la proportion du tabernacle qu'il devait construire, il lui donna comme modèle la structure du monde et dit ( Exode 25) "avise à exécuter ce travail d'après le modèle qui t'est montré sur la montagne". Ce modèle signifiait, selon tous les interprêtes, la structure du monde... Salomon Le Sage donna les mêmes proportions que celles du tabernacle de Moïse au temple célèbre qu'il érigea. Si nous ensuite, suivons les mêmes propositions, nous obtiendrons satisfaction avec le nombre 27 pour la longueur de la nef de l'église qui fait trois fois la largeur et qui est le cube du nombre ternaire; nombre audelà duquel Platon dans sa description du monde n'est pas allé, pas plus qu'Aristote dans son premier livre " De Caelo " n'autorise que l'on transgresse ce nombre pour quelque nombre que ce soit. En vérité on peut augmenter les mesures et les nombres, mais ils devront toujours rester dans les mêmes rapports..."(2)

 

 

  La "cappella grande " sera d'une largeur de 6 pas pour une longueur de 9 pas, soit un diapente, les ailes du transept seront aussi de 6 pas de large. La cappella grande, ajoutée à la nef donne une proportion quadruple ou bisdiapason (ou double diapason) 9/18/36,  et le choeur participe à cette harmonie en recevant une même longueur de 9 pas (proportion quintuple 9/27/45). La largeur des chapelles latérales sera de 3 pas, leur profondeur de 4 pas (soit 3/4, un diatessaron), la largeur des chapelles, celle du transept et celle de la nef formeront alors un diapason diapente ou une triple (3/6/9). Les hauteurs de la nef et des chapelles devront suivre les mêmes règles harmoniques (ex :12 pas pour la hauteur de la nef soit un diatessaron avec sa largeur, 9/12). Quant à la façade (élevée par Palladio à partir de 1562) Giorgi recommande qu'elle " corresponde à l'intérieur de l'église, et qu'à partir d'elle on puisse saisir la forme de l'église et toutes ses proportions ". Ces recommandations ont bien été suivies par les batisseurs puisque le plan actuel suit précisément ce jeu de rapports et de proportions comme le montre le schéma suivant.

 

 

(1) Lettre d'Alberti à Matteo de' Pasti, 14 novembre 1454. NY, Pierpont Morgan Library, reproduite p.97 dans "Leon Battista Alberti, opera completa" Franco Borsi, Electa, Milan, 1973
(2) Francesco Giorgi's Memorandum for Francesco della Vigna in "Architectural Principles", Rudolf Wittkower, annexe 1.

 

 

 Michel Gardes


Académie de Poitiers
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Dernière mise à jour : 30/06/01