CHEFS-D'OEUVRE


Dès 1973, Peter Saul visite, à sa manière, les chefs-d’oeuvre de l’histoire de l’art. Il peint Liddul Gurnica, inspiré de la célèbre composition de Picasso. Non content d’ébrécher la statue du commandeur, il réalise là un véritable hold-up de l’image, parodiant l’art et la critique en général. Au beau milieu de l’oeuvre, on reconnaît Picasso, "Paablow" brandissant haut la torche du " coobizzm ". Voici ce que Saul en dit : "Le truc pour le Guernica de Picasso c'est qu'en fait c'est une sorte de Pop art originel, avant la Pop et ses exagérations bouffies et onctueuses. C'est ce que j'ai mis en relief dans ma version, en lui appliquanr mon style, j'ai aidé à rendre son tableau intéressant pour nous, aujourd'hui
24." Il s’agit bien, comme on enfile un gant, d’imprimer son style à une oeuvre indiscutablement universelle. Comme Spike Jones avec ses orchestrations farfelues, il y a une franche irrévérence mêlée à une réelle admiration 25.Saul se penche aussi sur Marcel Duchamp, "fantastique cas de quelqu'un qui fait des choses bizarres26 ", sur Francis Bacon, sur Willem De Kooning : tel un bernard-l’ermite, il s’attribue ses Women, peintures incomprises en leur temps par les thuriféraires de l’expressionnisme abstrait (De Kooning’s Woman With a Bicycle, 1976).
   Ses quelques séjours parisiens permettent à Peter Saul d’arpenter assidûment les musées du Louvre et d’Orsay. Nul doute que le musée du Luxembourg, celui de Léonce Bénédicte, aurait retenu son attention. Peter Saul avoue avoir réellement découvert la peinture du
XIXe siècle au milieu des années soixante-dix. Il se souvient de professeurs frappés d’amnésie n’ayant que moqueries pour cette peinture disqualifiée parce que trop "descriptive". Le modernisme ne fraie pas avec la figuration. Saul aime la peinture d’histoire pour ce qu’elle raconte, en fabuliste avisé. Parmi ses vedettes, figurent Manet, Delacroix, Géricault, Gérôme, Cabanel... Comment ne pas vanter les charmes comparés de sa Naissance de Vénus27 et de la créature de Saul ricochant sur les vagues (Birth of Venus, 1997)? La peinture académique française passée au filtre des reproductions de manuels, bonnes ou mauvaises, est pour lui une aubaine, une source d’inspiration.
   Après Larry Rivers, conjuguant le réel et une certaine forme de brutalité, Saul n’est pas le seul à se mesurer aux grands classiques de l’histoire de l’art28. Il reproduit aussi le tableau patrimonial Washington Crossing the Delaware (Emanuel Lutz). Il s’y prend à plusieurs reprises pour la vaste composition Custer’s Last Stand en 1973, 1974... 1989 : elle reste une vision horrible, très cinématographique, de la colonisation blanche aux Etats-Unis, le contrepoint de l’art western tel qu’il figure dans les musées texans. Le processus évolutif de La Mort de Sardanapale est éclairant. Pour Saul, la première version, de 1977, conférait à l’ensemble trop de calme et de dignité. En 1990, il construit donc un autre tableau avec davantage de couleurs, de violence et de puissance. Il renvoie l’histoire à sa vérité première, un mélange de terreur et de romance. Ce coup d’abrasif donne, d’après lui à ce récit l’actualité, en 1945, d’un Hitler affolé dans son bunker: " A cette époque pré-freudienne, le fait d'être un psychotique paranoïaque n'était pas du tout un problème 29." Pour en finir avec la peinture du
XlXe siècle, constatons que Saul travaille selon une technique très traditionnelle : il dessine sur la toile, réalise les fonds, dispose d’abord les objets secondaires afin, ensuite de dilater le sujet noble.

 


24. John LIPMAN, Richard MARSHALL, Art about Art. New York : Dutton paperback and Whitney Museum, 1978, p.122. 
25. Son disque Dinner rnusic... for people who aren very hungry! reste une référence en la matière.
26. Entretien avec Peter Saul.
27. Cabanel est le peintre officiel de Napoléon III. La Naissance de Vénus (1863) est au musée d’Orsay.
28. Saul se dit très favorablement impressionné par les portraits de Rivers (Double portrait de Berdie, 1955). C’était la première fois qu’on présentait de manière très naturaliste, avec la cruauté du ravage des ans, une femme, la propre belle-mère de l’artiste (lettre de Peter Saul, février 1999).
29. Notice consacrée à ce tableau dans Peter Saut, cat. exp. galerie Thomas R. Monahan, Chicago, 1991.

 

 Michel Gardes


Académie de Poitiers
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Dernière mise à jour : 02/02/00