I

bout1B.gif (4127 octets)
De l'anathème au débat esthétique

 

   Dans la dernière décennie, l’art contemporain a été la cible, en France, de critiques particulièrement violentes.
   Au début des années 90, des revues (Esprit, Télérama, L’Evénement du jeudi) et des quotidiens ont publier des articles polémiques dénonçant " les impostures du n’importe quoi " ou la " débilité " de l’art contemporain (1). A ces attaques en provenance de spécialistes bien informés (Domecq, Jean clair, Marc le Bot), d’intellectuels de renom (Baudrillart) ou de journalistes soucieux de battage médiatique, ont répondu, après un certain délai de silence hautain, des personnalités du monde de l’art, arguant à leur tour de l’esprit réactionnaire, de l’incompétence, de l’ignorance et du ressentiment des calomniateurs.

   Toutefois, parallèlement aux jugements de valeur peu nuancés (2), aux anathèmes et aux insultes prononcés de part et d’autres, vont se développer des réflexions plus soucieuses de prendre en compte toute la complexité de notre époque, des approches moins affectives mais plus heuristiques. A ce sujet, trois auteurs ont particulièrement retenu notre attention : Rainer Rochlitz, Yves Michaud et Marc Jimenez.

Les critères esthétiques en question

   Dans le cadre des conférences organisées à la Galerie du Jeu de Paume en 92-93, R. Rochlitz dans son intervention sur " l’art, l’institution et les critères esthétiques " (3), met l’accent sur "l’antinomie à peu près insoluble" (page 131) de l’art moderne dont les logiques s’opposent à la recherche du beau, tout en dénonçant les tentations que n’ont pas toujours su éviter certains courants contemporains comme la "radicalisation à vide" ou encore la systématisation de la rupture. Dans un art "largement déstabilisé par les œuvres modernes, avant-gardistes et contemporaines" se pose le problème de l’absence de critères d’appréciation indispensables cependant " pour échapper aux préférences idiosyncrasiques, parfois validées par les institutions ". De cette absence de critères découlerait la crise de la critique actuelle se contentant " de décrire les œuvres sans les interpréter ou les situer ", évitant ainsi tout jugement de valeur, tout risque aussi de nuire aux artistes, au marché et au Monde de l’art ( page 145).

   R.Rochlitz retient, pour leur pertinence, les critères mis en avant par Donald Judd : aboutissement, profondeur et caractère novateur, pour juger de la qualité d’une œuvre. Parce que " l’œuvre d’art se définit par la transformation d’une expérience au départ plus ou moins idiosyncrasique en cohérence symbolique, intelligible en vertu de sa signification plus que personnelle" (page 146), une exigence s’impose aux institutions publiques : celle " de soumettre leurs choix au débat et à la confrontation critique … c’est un aspect de notre exigence de rationalité de penser qu’une oeuvre d’art est reconnue en fonction de critères publiquement analysables et justifiables ".

Une moderne utopie : la communauté de goût

  Pour qu’il y ait des critères esthétiques, encore faut-il qu’il existe un certain accord, une forme de consensus sur quelques valeurs essentielles. Non seulement si le beau est subjectif, s'il relève de la seule inter-subjectivité, toute évaluation rationnelle se trouve discréditée, mais on peut, aussi, légitimement s’interroger sur l’existence d’une communauté de goût. D’autant plus que l’affirmation identitaire de nombreuses communautés au sein de nos sociétés modernes participe de la multiplication de valeurs de référence. Penser que l’on puisse faire reposer le lien social aujourd’hui " non seulement sur la raison mais sur la communauté des sensibilités et la communication " relève selon Yves Michaud d'une utopie moderne. Il situe la crise de l’art (4) dans le cadre de " la disparition pure et simple de la communauté de goût " dénonçant l’utopie qui consiste " à attendre de l’art la possibilité d’une communication idéale entre des citoyens égaux : la même égalité de principe qui devrait commander la politique devrait être postulée dans l’idéal de la communauté de goût ". L'égalité citoyenne au sein de cette démocratie radicale (5) " touche désormais aussi l'art et la culture. La déférence et la révérence envers les goûts d'élite n'opèrent plus". ((4), page 225)

Un faux problème ?

   Pour Marc Jimenez la question des critères apparaît comme un faux problème (6). Si au XXème siècle, on assiste à " l'ébranlement de tous les critères classiques servant habituellement à juger l'objet d'art ", il distingue, face à cette situation, trois choix possibles : " Soit l'on restaure les critères anciens, soit l'on remplace l'obligation de juger et d'évaluer par l'immédiateté et la spontanéité du plaisir esthétique, soit l'on recherche de nouveaux critères."

  La première solution est immédiatement écartée en raison des " problèmes insolubles qu'elle soulève ". La seconde nous dit Marc Jimenez remonte au XVIIème siècle, à ces " débats interminables au sujet du goût, entre les partisans du sentiment et les défenseurs du jugement fondé sur la raison ". Point d'évaluation, de hiérarchie de valeurs, mais comment le plaisir pourrait-il rendre compte de ce qui relève de la qualité spécifique d'une œuvre d'art ?

   Pour l'auteur, " la troisième voie s'oriente vers la définition de critères esthétiques spécifiques aux œuvres contemporaines ". Expression d'une situation historique particulière, les critères intemporels, immuables n'existent pas. " Il faut donc les chercher non pas dans une sphère transcendante quelconque, anhistorique, mais dans l' œuvre elle-même... ce sont les œuvres d'art qui engendrent les critères et pas l'inverse ". Si certaines d'entre elles parviennent à s'imposer tout en transgressant les normes dominantes d'une époque, le temps en fera probablement des chefs-d'œuvre. La question des critères selon Marc Jimenez aurait donc perdu aujourd'hui sa pertinence. Les critères rationnels, bien qu'ils puissent rendre  l'œuvre " intelligible et compréhensible... dans un discours conceptuel communicable à autrui ", pas plus que le principe de plaisir, ne suffisent à en saisir la qualité spécifiquement artistique. " Aucune théorie de l'art ne dispose aujourd'hui du guide qui permettrait de décerner infailliblement les étoiles du mérite à des œuvres, pour la plupart en attente d'interprétation. A la fin du XXème siècle, la philosophie de l'art est contrainte de renoncer à son ambition passée : celle d'une théorie esthétique générale embrassant l'univers de la sensibilité, de l'imagination et de la création."

  La nostalgie de cette ambition perdue explique peut-être, en partie, qu' il y ait des partisans de la restauration des anciens critères. Pour mieux cerner les " problèmes insolubles " que soulève cette voie, problèmes que ne précise pas explicitement Marc Gimenez, pour tenter de comprendre pourquoi le placage des convictions d'une époque sur une autre ne peut être qu'une impasse, nous avons choisi de porter notre attention sur l'esthétique des proportions, les conditions de son épanouissement et de son déclin pour nous interroger sur la validité actuelle de ses critères de beauté.  


(1) Lire à ce sujet " La crise de l’Art contemporain " d’Yves Michaud, chapitre " histoire et argument d’une crise ". Yves Michaud dressant la liste des principales attaques retient les qualificatifs suivantes : l’AC serait ennuyeux, vide, nul, dépourvu d’émotion, le pur produit du marché ou des institutions, historicisant (aboutissement logique d’un schéma historique normalisé du genre cubisme ® abstraction ® formalisme ® minimalisme ® conceptuel ® rien), dépourvu de sens critique, art officiel, coupé du public.

(2) Extrait d'un article de Jean-philippe Domecq, revue ESPRIT, février 92, page 20 :" Résultat en musée : A longueur de murs, le sieur Quidam amateur d’art, doit subir les ineptes gribouillis dubuffesques, avec couleurs gueulardes garanties puisque plus c’est gueulard, plus c’est primitif ."J-P Domecq développe son argumentation dans " Artistes sans art ", Editions Esprit,1994 et" Misère de l'art ",Calmann-Lévy, 1999.

(3) Dans " L’art contemporain en question ", collectif. Galerie nationale du jeu de Paume 1993, page 131 à 151.

(4)"La crise de l'art", Yves Michaud, PUF 1999.  

(5) le concept est du philosophe Jûrgen Habermas, "Droit et démocratie", Gallimard, 1997.

(6) " Qu'est-ce que l'esthétique ?" Marc Jimenez, Gallimard, 1997.

 

b_somm.gif (450 octets) b_haut.gif (432 octets) b_suiv.gif (434 octets)

 Michel Gardes


Académie de Poitiers
Courrier électronique : webmaster@ac-poitiers.fr
Dernière mise à jour : 30/06/01