Perrault contre Blondel
un épisode édifiant de la querelle des Anciens et des Modernes.

 

Avant de devenir le premier directeur de l’Académie royale d’architecture à sa création en 1671, François Blondel (1618-1686), fut membre de l’Académie royale des sciences et enseigna les mathématiques au Collège de France. Chargé de mission diplomatique à Constantinople, en Grèce, en Egypte, au Danemark, il fortifie en tant qu'ingénieur, les ports de Normandie, de Bretagne et des Antilles, aménage aussi le port de Saintes (restauration de l’arc romain) et l’arsenal de Rochefort. Chargé de fortifier Paris, il y construit  la porte Saint-Denis. 

Il publie son enseignement à l’Académie royale d'architecture de 1675 à 1685 sous le titre " Cours d’architecture ". Son interprétation des notions des proportions, sa conception de la beauté vont l’opposer à Claude Perrault et à son frère Charles, auteur des " contes de la mère l'oye " mais aussi du " Parallèle de l’architecture antique avec la moderne " qui ouvre dès 1650 la querelle des Anciens et des Modernes.

Claude Perrault (1613-1688), médecin et physicien, doit sa carrière d’architecte à son frère cadet Charles (1628-1703). Ce dernier, Contrôleur Général des Bâtiments, homme de confiance de Colbert, est chargé de ce que l’on pourrait nommer la propagande culturelle et artistique dans le cadre de l' absolutistme de Louis XIV. Claude a peu construit. Membre de l’Académie Royale des Sciences, il intervient dans la conception de la colonnade du Louvre et traduit " les dix livres d’architecture de Vitruve ", édités en 1673. Cette traduction est accompagnée de nombreuses notes et gravures qui sont des interprétations du texte antique dont les copies manuscrites nous sont parvenues sans illustrations. Ces interprétations nourrissent le débat qui oppose les Perrault à Blondel. " L’affrontement va porter sur la nature et le rôle de la symétrie (symmetria en grec) qui a le sens de proportion (1)  . F. Blondel, ingénieur et mathématicien reste dans l’ensemble, fidèle à la définition grecque de la symétrie " (2). Perrault prend parti pour la symétrie prise au sens moderne de l'équilibre des masses de part et d'autre d'un axe, au détriment de la " Symmetria " ou proportion qui, comme nous le verrons un peu plus loin, implique le recours à un module (une unité de référence comme le plus grand diamètre de la colonne, par exemple) et à une " raison de progression " (3)  pour régler la correspondance entre les parties.

La symétrie pour C. Perrault ne serait qu’un moyen parmi d’autres pour parvenir à l’équilibre architectural alors que pour Blondel, elle est la condition nécessaire de la beauté (Blondel " Cours d’architecture " : "Les proportions des beaux bâtiments prouvent la nécessité des proportions dans l’architecture " , partie V, chapitre X page 754 …)

Claude Perrault rejoint en fait la thèse de son frère Charles exposée dans le "Parallèle des Anciens et des Modernes " (volume I, 2ème dialogue page 126 et sq). Ce dernier après avoir constaté que les grands architectes de l’antiquité ont assigné à chaque ordre des proportions différentes en conclut que " Cette diversité... marque bien qu’elles sont arbitraires, et que leur beauté n’est fondée que sur la convention des hommes et sur l’accoutumance. Pour mieux expliquer ma pensée, je dis qu’il y a deux sortes de beautés dans les édifices : des beautés naturelles et positives … de cette sorte sont d’être fort élevées et d’une vaste étendue, d’être bâties de grandes pierres bien lisses et bien unies … que les figures carrées soient bien carrées, les rondes bien rondes … Il y a d’autres beautés qui ne sont qu’arbitraires, qui plaisent parce que les yeux s’y sont accoutumés, et qui n’ont d’autres avantages que d’ avoir été préférées à d’autres qui les valaient bien … De cette espèce sont les figures et les proportions qu’on a données aux colonnes, aux architraves, frises, corniches et autres membres de l’architecture ".

Ce à quoi Blondel, après l’ "Examen des raisons que l’on apporte contre la nécessité des proportions en architecture, qui ni sont, comme on dit approuvées que par accoutumance " chapitre XIV, page 761 contre attaque par " la Réfutation de ces raisons " chapitre XV page 764. L’argumentation de Blondel consiste à montrer que la beauté en architecture ne s’éprouve que devant la seule proportion. Blondel procède par " Inductions pour prouver que les proportions sont la cause de la beauté dans l’architecture ; et que cette beauté n’a pas moins son fondement dans la Nature, que celle des accords dans la Musique ".  

La position défendue par les Perrault marque une étape importante dans l'évolution de l'idée du beau. Blondel est encore proche de l'esthétique mathématique de la Renaissance, celle à laquelle ont adhèré les artistes du quattro et du cinquecento, avec ses accents néo-pythagoriciens et néo-platoniciens, ses résonances cosmologiques et métaphysiques. Les Modernes rejettent la transcendance de la beauté exprimée dans le secret des nombres détenu par les anciens mais ne renoncent pas pour autant à toute règle, loin de là. Dans sa préface Claude Perrault souligne l'importance de Vitruve dont l'autorité a permis d'établir " les véritables règles du beau et du parfait dans les édifices : car la beauté n'ayant guère d'autre fondement que la fantaisie...on a besoin de règles...tellement nécessaires en toutes choses, que si la nature les refuse à quelques-uns, ainsi qu'elle a fait du langage...et à tout ce qui dépend du hasard, de la volonté et de l'accoutumance, il faut que l'institution des hommes en fournisse, et que pour cela, on convienne d'une certaine autorité qui tienne lieu de raison positive ". Autrement dit dès lors qu'il n'y a plus de beauté "positive", absolue, universelle et éternelle, c'est l'institution humaine, en l'occurence la monarchie absolue qui est à même de définir les règles du beau (selon le bon vouloir ou le bon plaisir du monarque de droit divin, tout de même ! ), d'imposer le " sens commun " du beau comme lien social. On distingue ainsi en cette fin de XVIIème siècle, par delà l'ambiguïté des subtilités de l'expression, l'émergence d'une nouvelle sensibilité qui annonce l'esthétique du goût du XVIII ème siècle et la constitution, avec Baumgarten en 1750, de l'Esthétique en discipline autonome (5).


(1) " symmetria" : " accord qui convient entre l’ensemble des parties d’un même ouvrage et la correspondance de mesure entre chacune des parties prises séparément et l’aspect de la configuration prise comme un tout "

(2) Françoise Fichet "La théorie architecturale à l'âge classique " ,Pierre Mardaga éditeur.

(3) Dans ses notes accompagnant la traduction du Traité de Vitruve, Claude Perrault expose son point de vue (repris par Blondel dans son Vème livre chapitre XIV pour mieux le réfuter ensuite) : " ses proportions des membres de l’architecture qui selon le sentiment de la plupart des architectes sont quelque chose de nature ... d' y avoir fait réflexion".  

(4) progression arithmétique : suite de nombres tels que chacun d’eux s’obtient en ajoutant au précédant un nombre constant appelé raison de progression ; la suite 1, 4, 7, 10… est une progression arithmétique de raison 3. La progression géométrique est une suite de nombres tels que chacun s’obtient en multipliant le précédent par un nombre constant. Exemple : 1, 3, 9, 27... progression géométrique de raison 3.

(5) "Esthétique", Baumgarten. Lire sur ce sujet l'ouvrage de Yves Michaud " Critères esthétiques et jugement de goût" Editions Jacqueline Chambon, Nimes,1999, et de Luc Ferry, " Le Sens du Beau, aux origines de la culture contemporaine ", Editions Cercle d'art, 1998

 Michel Gardes


Académie de Poitiers
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Dernière mise à jour : 30/06/01