Vitruve : "en quoi consiste l'architecture"

   Le seul traité d'architecture qui nous soit parvenu de l'antiquité est celui de Vitruve, architecte romain du 1er siècle av JC. L'imprimerie va permettre au 16éme siècle sa diffusion. Imprimé en latin dès 1486 à Rome, sans dessins, il est illustré par Fra Giocondo en 1551, traduit en français par Jean Martin et illustré en partie par Jean Goujon en 1547 (1). Vitruve est la référence incontournable pour la réflexion et la pratique architecturale de la Renaissance jusqu'à la période classique-baroque, époque à laquelle tout en ne cessant de clamer leur fidélité à l'esprit du texte original, certains traducteurs-commentateurs vont s'écarter des interprétations admises jusque là. C'est le cas de Perrault comme nous l'avons vu rapidement au travers de son différent avec Blondel, Perrault dont la traduction va favoriser à la fois une large diffusion du texte antique et la lecture "moderne" qu'il en fait.

 Des qualités de l'architecte
    Selon Vitruve, l'architecture, cette "science qui s'aquiert par la pratique et la théorie", exige toute une palette de compétences et de connaissances. Outre l'ingéniosité et le goût du travail, l'architecte doit avoir "de la facilité pour la rédaction, de l'habileté pour le dessin, des connaissances en géométrie ; il doit avoir quelque teinture de l'optique, posséder à fond l'arithmétique, être versé dans l'histoire, s'être livré avec attention à l'étude de la philosophie, connaître la musique, n'être point étranger à la médecine, à la jurisprudence, être au courant de la science astronomique qui nous initie aux mouvements du ciel" Liv.I, chap.1 (2). Notons ses arguments à propos de la maîtrise des mathématiques : "La géométrie offre plusieurs ressources à l'architecte : elle le familiarise avec la régle et le compas, qui lui servent surtout à déterminer l'emplacement des édifices, et des alignements à l'équerre, au niveau et au cordeau... A l'aide de l'arithmétique, on fait le total des dépenses, on simplifie le calcul des mesures, on règle les proportions qu'il est difficile de trouver par les procédés que fournit la géométrie"(2). La musique est elle aussi indispensable : "afin que l'on saisisse bien la proportion canonique et mathématique et que l'on tende convenablement les balistes...", un même son garantissant une même tension des cordes à boyau nécessaire pour lancer les projectiles bien "droit". "La musique est encore nécessaire pour les théâtres où des vases d'airain sont placés dans des cellules pratiquées sous les degrés. Les sons différents qu'ils rendent, réglés d'après les proportions mathématiques, selon les lois de la symphonie ou accord musical, répondent, dans leur division exacte, à la quarte, à la quinte et à l'octave, afin que la voix de l'acteur, concordant avec la disposition de ces vases, et graduellemnt augmentée en venant les frapper, arrive plus claire et plus douce à l'oreille du spectateur"(2).

En quoi consiste l'architecture ?
   Elle a pour objet : l'ordonnance, la disposition, l'eurythmie engendrée par la "symmetria"(3) ou proportion, la convenance et la distribution
    Définissons succinctement cinq de ces points : l'ordonnance désigne l'aménagement correct des parties intérieures d'un édifice et la conformité de ses proportions générales avec la "symmetria" laquelle se règle sur le module, mesure déterminée d'après laquelle on établit les dimensions de l'ensemble de l'ouvrage et de chacune de ses parties.
    " La disposition est la situation avantageuse des différentes parties, leur grandeur appropriée aux usages auxquels ils sont destinés..."
    " La bienséance est la convenance des formes extérieures d'un édifice dont la construction bien entendue donne l'idée de sa destination... La distribution étant le choix avantageux des matériaux et de l'emplacement où on doit les mettre en œuvre"
    "L'eurythmie est l'heureuse harmonie des différentes parties de l'édifice... lorsque la hauteur répond à la largeur, la largeur à la longueur et l'ensemble aux lois de la "symmetria"
   Quant à cette fameuse "symmetria" que nous avons déjà abordée comme un des points du différent Blondel-Perrault, Vitruve la définit comme " la proportion qui règne entre toutes les parties de l'édifice, et le rapport de ces parties séparées avec l'ensemble, à cause de l'uniformité des mesures. Dans le corps humain, le coude, le pied, la main, le doigt et les autres membres, offrent des rapports de grandeur ; ces mêmes rapports doivent se rencontrer dans toutes les parties d'un ouvrage. Pour les édifices sacrés, par exemple, c'est le diamètre des colonnes ou un triglyphe qui sert de module..." (4)

Le corps humain comme modèle de proportion

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   Dans le premier chapitre de son troisième livre intitulé "De l'ordonnance du bastiment des temples, et de leurs proportions avec la mesure du corps humain", Vitruve précise sa pensée (5) : "Pour  bien ordonner un Edifice il faut avoir égard à la Proportion (Symmetria) qui est une chose que les Architectes doivent sur tout observer exactement. Or la Proportion dépend du rapport (proportio) que les Grecs appellent Analogie. Car rapport est la convenance de mesure (commodulation) qui se trouve entre une certaine partie des membres & le reste de tout le corps de l'ouvrage, par laquelle toutes les proporions sont réglées. Car jamais un bastiment ne pourra estre bien ordonné s'il n'a cette proportion & ce rapport, & si toutes les parties ne sont à l'égard les unes des autres ce que celles du corps d'un homme bien formé sont, estant comparées ensemble"

 

 

   On peut s'étonner que Vitruve propose ainsi comme modèle de proportion le corps de l'homme. Pourtant si l'on revient à Platon (mentionné plusieurs fois par Vitruve), dans le Timée (42b), nous apprenons que le Démiurge, après avoir créé le cosmos et les animaux divins, confia à ces " jeunes dieux le soin de façonner des corps mortels, de compléter leur oeuvre en ajoutant tout ce qu'il fallait encore ajouter à l'âme humaine et tous les accessoires qu'elle exigeait, puis de commander et de gouverner aussi sagement et aussi bien qu'ils le pourraient cet être mortel, à moins qu'il ne fût lui-même cause de son malheur"(E. Chambry trad.). L'homme, partie intégrante de ce monde ordonné, est un élément en réduction de ce cosmos, un microcosme. Les proportions de son corps sont une des manifestations de cette mise en symétrie de l'ordre cosmique, de son harmonie.

(1) Pour les éditions et commentaires : Françoise Fichet, ouvrage cité, p.56
(2) "L'architecture de Vitruve" nouvelle traduction de Ch-L Maufras (1847), " De l'architecture ; qualités de l'architecte" p.27à 43, ouvrage disponible sur le serveur de la BNF(idem pour la traduction de Perrault), dans le catalogue des documents numérisés. ( http://gallica.bnf.fr )
(3) Nous choisissons ce terme pour le distinguer de l'acception actuelle de symétrie.
(4) Rappelons que ce concept de "symmetria" désigne une proportion de raison x qui peut être arithmétique, harmonique ou géométrique, proportion dans laquelle les grandeurs sont exprimées par rapport à une grandeur de référence, le module. Le mot commodulatio est aussi employé comme synonyme, on le retrouve chez Alberti, il n'est guère moins latin, nous dit Perrault dans une de ses notes, que celui de commensus dont use Cicéron.
(5) Nous choisissons cette fois la traduction de Perrault. Accompagnée d'une illustration elle nous semble plus explicite sans dissimuler la difficulté de traduire un texte qui présente de nombreuses obscurités.  

 

 Michel Gardes


Académie de Poitiers
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Dernière mise à jour : 30/06/01