La voie
des portes
" l'oeil est dit par
la sagesse populaire la première porte par laquelle l'esprit comprend et savoure
" Luca Pacioli
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Porte du chateau Farnese par Vignole vers
1570, xylographie,
Médiathèque Michel
Crépeau - La Rochelle
droits de reproduction et de diffusion réservés |
Si pour Wittkower les artistes de
la Renaissance n'ont probablement pas eu recours aux proportions irrationnelles dans leurs
uvres, nombreux pourtant sont les auteurs qui, convaincus du contraire, se sont
évertués depuis le XIXème siècle à disséquer plans, façades et compositions
picturales pour y démontrer l'existence de tracés géométriques
en relation avec des nombres irrationnels (1). Une des dernières
tentatives marquantes fut celle de Charles Bouleau dans " La géométrie secrète des
peintres " (2). Les tracés géométriques superposés aux tableaux y paraissent
parfois très subjectifs.
Pour écarter, autant que possible, la subjectivité, nous proposons d'examiner
quelques gravures d'époque tirées de traités d' architectes. Ces
représentations de portes, détails simples mais souvent particulièrement
soignés pour des raisons symboliques, nous permettront de repérer plus facilement
l'emploi ou non de nombres irrationnels chez trois architectes parmi les plus illustres.
Alberti
Le
premier exemple qui vient à l'esprit est le schéma des ouverture de portes proposées par Alberti
lui-même : Les portes, nous dit-il, doivent être proportionnées aux façades, être
plus hautes que larges," mais encore les plus hautes d'entres elles ne doivent
excéder deux cercles l'un sur l'autre pris sur le diamètre du seuil & celles qui
sont les plus basses, avoir en leurs côtés ou piedroits la hauteur diagonale qui se peut
tirer d'un carré dont la ligne d'en bas faitla largeur de l'ouverture." (De Re
Ædificatoria, J. Martin, folio 18). Notons que, outre le recours à V¯2 rencontré chez
Vitruve, le double carré a pour diagonale V¯5 si le petit côté a l'unité pour
dimension, et que V¯5 est le nombre irrationnel indispensable pour expimer Ø.

L'architecture et art de bien bastir, Leon Baptiste Alberti, xylographie
Médiathèque Michel Crépeau - La Rochelle
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Serlio
Une façon d'obtenir Ø par construction géométrique en partant du double
carré est la suivante :

Soit le double carré ABCD de
côté AB=2 et AD=1. AC= V¯5, le cercle de centre o, milieu des diagonales et des
médianes, a pour diamètre ef=1. On en déduit Ae= (V¯5 -1)/2 et ef/Ae=ef/Af=1/[(V¯5
-1)/2]=(1+V¯5)/2=Ø. Ee, par construction, étant // à Ff et BC,
EF/AE=EF/FB=EB/EF=AF/EF=Ø.
Cette construction est sou-jacente dans un tracé de Serlio qu'il propose
pour composer une porte bien proportionnée, dans son premier livre d'architecture (1537)
: L'ensemble est inscrit dans un carré. La baie est un double carré, dont les angles
supérieurs se situent à l'intersection des diagonales et des "semi-diagonales"
du grand carré, construction géométrique élégante pour donner à la hauteur de baie
les 2/3 (une quinte) du côté de ce grand carré d'inscription. Considérons le
chambranle qui encadre la baie ; ses angles supérieurs se situent sur les diagonales sans
plus de précision. Toutefois si l'on garde à l'esprit le tracé indiqué ci-dessus du
cercle inscrit au milieu du double carré (vertical ici), force est de constater que ce
tracé détermine la hauteur et la largeur du chambranle dans un rapport Ø.

Sans vouloir épuiser toute la cohérence du
tracé signalons aussi que le rectangle déterminé par les deux piedroits est de type
V¯2.

Phillibert de l'Orme
Ce tracé n'était certainement pas ignoré de Phillibert de
l'Orme. Dans le chapitre IV du huitième Livre de son traité
d'architecture publié
en 1548, il propose un schéma pour une " Autre sorte (de mesures) pour
trouver promptement les mesures d'une porte avec les ornements de ses colonnes "
dans lequel il combine un tracé modulaire rationnel exprimé par une grille de 18*18
carreaux et une contruction géométrique Ø sous-jacente analogue à celle de Serlio pour
obtenir le tracé du chambranle et sa valeur rationnelle approchée 13/8 (soit 1,625 pour
1,618034...).

Ce tracé illustre à la fois les
propos déjà cités de Pacioli ( chapitre
VII, " notre divine proportion envoyée du ciel s'accorde avec les autres
en définition et en conditions, et ne les diminue en rien, mais bien au contraire les
magnifie davantage... ") et les efforts pour rationaliser le système des
proportions, la grille de carreaux tendant à se superposer au système des rapports
musicaux (octave, quinte, quarte etc.) sans les supprimer pour autant : les six carreaux
de la largeur de baie sont en consonance, à l'octave (bidiapason) avec les 12 carreaux de
sa hauteur, laquelle est dans un rapport de quinte avec la hauteur totale de 18c, soit une
suite 6/12/18 ou diapason-diapente.(3)

Une démarche analogue est
identifiable dans le tracé du chapitre précédent ("Autres sortes de mesures, non seulement
pour des arcs triomphaux et grandes portes des villes, mais aussi pour les principales
entrées et portes des Eglises, Temples, Chasteaux, Palais, et simples maisons dans
lesquelles on se peut aider de plusieurs sortes de mesures, tant belles qu'on en aura
affaire"). La porte de l'édifice est un rectangle V¯2 qui permet de situer
aussi les axes des bas-côtés (rectangle de sommet supérieur droit B), le rectangle OPSR
(5/3) pour la nef correspond à une valeur approchée de Ø (rectangle bleu superposé au
tracé).
Comme Pacioli avant lui, Phillibert de l'Orme envisage de donner une
suite à son ouvrage. Au chapitre XXX du livre V, il annonce au lecteur une seconde partie
à venir : "Je n'use point icy du pied de Roi, ny du pied antique, ny moins des
palmes Romains, ny autres mesures, sinon des proportions lesquelles i'ay tirées de
l'Ecriture Saincte du Vieil Testament, & (ce que ie diray sans aucune jactance) les
mets en usage le premier, ainsi que ie feray apparoir de bref, Dieu aydant, par
le discours de notre seconde partie d'Architecture qui portera le tiltre & nom des Divines
Proportions." Cet ouvrage consacré aux Divines
proportions ne verra pas le jour, peut-être faute de temps, peut-être
aussi parmi les nombreuses conjectures qui viennent à l'esprit l'auteur a-t-il pris
conscience qu'il ne serait point le premier dans une voie qui pouvait désormais
apparaître comme quelque peu archaïque.

La porte des Gentilshommes de
l'hotel de ville de La Rochelle
Ces schémas proposés par de
grands architectes semblent avoir eu des échos dans l'architecture de moindre prestige, de la Renaissance tardive en France. Nous nous
limiterons à un exemple : celui de la porte dite des Gentilshommmes à l'hotel de ville
de La Rochelle datant de 1606 (uvre anonyme). l'influence de Phillibert de l'Orme, avérée pour certaines parties de l'édifice (ex : le portique de la cour directement
inspiré de celui proposé au chapitre XVI du livre VII), est diffuse dans l'exemple
retenu ici. L'ouverture de porte dont la hauteur est en rapport Ø avec sa largeur
est directement déduite du tracé évoqué dans les xylographies précédentes.

Au terme de ces quelques exemples
il apparait que si les rapports dimensionnels simples, issus des accords musicaux ont
incontestablement été mis en pratique à la Renaissance par les architectes,
ce dont ils ne font
pas mystère, il n'est pas possible d'affirmer catégoriquement (ce que
ne fait pas d'ailleurs Wittkower), sous prétexte d'absence d'écrits incontestables, que
les proportions irationnelles n'ont pas été mises en pratique au XVème et XVIème
siècles (et même plus tard). Il est probable cependant que de tels usages, relevant de la
tradition orale, liés aux pratiques traditionnelles des corporations (maîtres-maçons, tailleurs de
pierre) aient perdu de leur pertinence au XVIème siècle et que le rationalisme du
XVIIème et le baroque aient contribué à leur obsolescence irréversible.
(1) Selon Auguste Choisy ("Histoire de l'architecture", 1899),
le système des proportions en vigueur dans la Grèce antique est directement inspiré de
celui des Egyptiens. Il montre comment les relations arithmétiques simples s'appliquent
aux monuments égyptiens et grecs (p.52 de la réédition Inter-Livres, 1991) et qu'à ces
relations de chiffres se superposent des tracés géométriques comme le triangle
de côtés 3/4/5. Et d'ajouter : "Il est curieux de reconnaître qu'en fait la
méthode des triangles et celle des rapports modulaires concordent à très peu près
entre elles et que , dans les limites des approximations usuelles l'emploi des triangles
fournit des cotes sensiblement en rapport simple : qu'en d'autres termes les deux
méthodes n'en font qu'une" (p.53). Ce que ne précise pas Choisy c'est que le
fameux rectangle dont les côtés suivent la progression 3/4/5, introduit Ø, la division
en extrême et moyenne raison (cf Le nombre d'or, H.E. Huntley, p.205, ouvrage cité).
(2) Charpentes La géométrie secrète des peintres,
Charles Bouleau, Editions du Seuil, 1963
(3) Ce tracé à la fois modulaire (arithmétique) et géométrique donne
raison à Choisy quand il souligne la concordance des deux méthodes.
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