" Prise en
compte de la diversité des publics dans un |
Madame Annick DAVISSE
Inspectrice dAcadémie,
I. P. R. dE.P.S.
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| ce texte est la
transcription de l'intervention, il conserve le caractère oral de l'exposé
Evidemment, intervenir ici le jour dune grève que je soutiens, était difficile pour moi, et je nai pu le faire quà la condition de dire pourquoi. Je vous remercie Monsieur le Recteur de ne pas avoir caché que ce problème existait et surtout je vous remercie davoir tenu des propos qui témoignent de la confiance aux enseignants. Je crois que par les temps qui courent cette confiance là est sans doute ce qui compte le plus. Ma deuxième difficulté est inhérente à la réalité territoriale : entre là doù je viens et là où vous êtes, lécart des situations scolaires est grand, et sans doute le sentirez vous dans mes propos. Je vous demande de lentendre de façon critique, en me disant ce qui nest pas valable pour vous, car jai à apprendre de la diversité de géographie notamment de géographie urbaine. L'Académie de Créteil, et la Seine St Denis en particulier, sont évidemment des zones de grande difficulté scolaire, tous les indicateurs le montrent. Mais les questions qui s'y posent concernent tout le système éducatif, non pas à la marge mais au cur de la crise qui appelle sa transformation. Je ne le dirai peut-être pas toujours bien mais j'espère que vous entendrez comment ces questionnements anticipent des évolutions sociales qui, certes, nont pas la même intensité partout, mais qui nous posent de bonnes questions. Il s'agit notamment de la prise en compte de la diversité des élèves. Comment à la fois être attentif à la réalité des différences de rapport au savoir et garder lambition républicaine de culture commune ? Cest bien la difficulté centrale aujourd'hui que de prendre en considération cette diversité sans renoncer à construire de la culture commune, et cette question là est bien posée partout, même si elle lest sous des formes moins rudes à certains endroits quà dautres. Pour nous, en E.P.S., cette question de la diversité se pose plus fortement sur le terrain des différences de sexe et de la mixité. Vous pourrez retrouver l'essentiel de ce que je vais dire dans une brochure très bien faite de lEducation Nationale, dans la collection "Autrement dit ", qui a pour titre "Filles et garçons à lécole, une égalité à construire ", et, bien sûr, dans le livre que jai fait avec Catherine Louveau dont la réédition un peu mise à jour sappelle "sport, école et société : la différence des sexes ". Je m'inspire aussi de ce qu'ont écrit, dans leurs mémoires professionnels, des stagiaires de l'IUFM de Créteil et que nous avons publié avec Jean-Yves Rochex, dans un livre qui a pour titre "pourvu quils mécoutent ! ... " (qui a trait à lautorité et à la discipline dans la classe) et un second : " Pourvu quils apprennent " qui a trait à la diversité des élèves (publiés au CRDP de Créteil). Je souhaite traiter ensemble des filles et des garçons, et pas seulement les filles. C'est un travail que j'ai commencé un peu avant 68, c'est à dire à une période où, en CET où j'enseignais, les classes nétaient pas mixtes. Jen avais assez de navoir que des filles. Je voulais absolument avoir aussi des garçons. Jétais persuadé, à lépoque, que si l'on mettait les filles et les garçons ensemble, l'égalité adviendrait. Je lécrivais ainsi : " Au nom de quoi sépare -t -on les petits garçons des petites filles? ". Dans une organisation rationnelle de l'éducation physique dans les établissements (notamment avec des systèmes d'option), la mixité ne devrait pas poser plus de problème que les différences entre les individus" Jai constaté, au fil des années, quil ne suffit pas de ne plus séparer les filles et les garçons, pour que la mixité soit réelle. Il faut croire que les différences avaient la peau solide pour résister aussi longtemps aux ruses que nous déployons en EPS. Où en est-on aujourdhui ? Pour essayer d'objectiver le constat, je vous propose quatre indicateurs. Le premier, cest une étude de lINSERM (lInstitut de la santé et de la recherche médicale) dont le sous-titre consacré aux loisirs dit "sport pour les garçons, lecture pour les filles "Les chiffres que donne l'enquête sont les suivants :
Cest donc bien à ladolescence, âge où l'on sidentifie comme garçon ou comme fille que se produit le décrochage ; l'évolution du rapport des garçons à la lecture, exactement symétrique au décrochage des filles en sport nous confirme ce moment clef. Pour le dire vite car ce n'est pas central pour notre sujet, les petits garçons lisent moins que les petites filles, et, à 16 ans, il ny a plus que 27 % des garçons qui "lisent souvent" alors quil reste encore 52 % des filles. Les tumultes de ladolescence, la question des identifications de sexe, jouent donc, dans lécole, dans le champ même des savoirs et pas seulement dans le champ des comportements. Les indications de l'INSERM par type d'établissement sont aussi intéressantes : pour le même item " fait souvent du sport en dehors de lécole ", les réponses positives sont :
Vous voyez comment se recoupent âge, sexe et réussite scolaire c'est à dire, pour lessentiel, milieu social. C'est pourquoi je clame obstinément, depuis des décennies que les filles de LP sont celles qui sont le plus en dehors du champ de la culture physique et sportive. Les filles de LP lisent-elles C'est enfoncer une porte ouverte, que de dire qu'elles lisent moins que les filles des sections d'enseignement général, mais elles lisent davantage que les garçons de LP. Et ce que j'essaye de traiter aujourd'hui ce sont les différences entre filles et garçons. Cette étude de lINSERM est donc mon premier indicateur sur ce que font filles et garçons à différents âges. Le second, ce sont les notes dEPS : quelles que soient les procédures dévaluation, les filles ont toujours un point de moins que les garçons ! Vous vous souvenez, quand on avait des notes de "participation - progrès", les filles avaient beaucoup moins de points en performance mais les professeurs trouvaient quelles étaient quand même bien sages donc on mettait plus en "participation progrès", et même en connaissances, car elles sont meilleures élèves que les garçons. A partir du moment où on a changé les barèmes, en les rendant plus faciles, elles sont restées, quand même, un point au-dessous... Il ne s'agit pas du tout d'accuser les enseignants de sexisme, mais de constater que quels que soient les examens, quelles que soient les modalités dévaluation, les filles ont toujours un point de moins que les garçons. Troisième élément : la mixité. Vous en avez parlé un peu tout à lheure. Je sais que Mme Aubin-Marchal IA-IPR EPS de cette Académie sattache beaucoup à cette question. La mixité a incontestablement progressé, mais quelle mixité ? Ce qui progresse cest quon garde davantage ensemble les garçons et les filles à la même heure, dans la même classe. Est-ce quils font pour autant la même chose ? Est-ce quon nest pas sur des approches qui ne vont pas assez loin pour une mixité réelle ? Prenons un exemple, dont jabuse sans doute, mais qui semble rester caractéristique. Au milieu des années 80, dans lAcadémie de Créteil, des jeunes enseignants affichaient la mixité comme première préoccupation de leur projet, ce qui était fort respectable. Mais ce que l'on pouvait voir sur le terrain, en Hand-ball, c'était des équipes avec trois garçons et trois filles (le goal étant indifférencié), les trois garçons jouant à lavant, en attaque, et les filles à larrière. Elles applaudissaient quand les garçons marquaient des buts et jai fait ce constat cruel : en mettant " des pom-pom girls " sur le terrain, non seulement on na pas fabriqué de la mixité mais on a renforcé les stéréotypes de sexe. Je suis farouchement partisane de la mixité, mais la question est : quelle mixité ? Il me semble que cela nous pose trois types de questions : les unes du côté du sujet, les autres du côté de la culture et les troisièmes du côté de linstitution. Du côté du sujet, nous constatons des différences. Mais des différences de quoi ? Des différences de sexe, ça daccord mais derrière les différences de sexe ? On a trop longtemps pensé dans notre discipline comme dans les autres, que lorsquun élève ne réussit pas quelque chose, c'est par manque de moyens. Ainsi, lorsque les filles jouent moins bien statistiquement que les garçons au Volley Ball, cest parce quelles ont moins de moyens, qu'elles ont des difficultés perceptivo décisionnelles Si elles ne tiennent pas lA.T.R. cest quelles nont pas de gainage etc. Je récuse cette optique. Dabord parce que les filles entraînées jouent aussi bien que des garçons qui ne le seraient pas, voire mieux queux, mais surtout parce que je crois que cette conception passe complètement à côté des raisons dagir. Pour lessentiel, si les filles ne se précipitent pas sur les balles de volley, c'est parce que ça ne les concerne pas. Elles ne sont pas a priori acquises à l'idée de jouer "contre", or nous faisons comme si était acquis quelque chose de très en amont de la pratique du volley qui est la nature profonde de lactivité dopposition. Or le désir de sopposer, le désir daffrontement, de défi, dépreuve est historiquement du côté du masculin. Les filles ne se lapproprient pas spontanément. Plus on est avec des garçons de milieu populaire, plus ils jouent leur vie dès quils voient un ballon, tandis que beaucoup de filles jouent "pour rire". Vous voyez comment, quand on est sur un terrain où les garçons jouent leur vie, et où les filles jouent pour rire, si le prof joue avec des principes transversaux, on est sur un malentendu didactique extrêmement fort du point de vue du sens des activités proposées. La question des motifs dagir des élèves, des mobiles, est essentielle, et je crois que sur ces questions, même si vous nêtes pas en banlieue, vous serez intéressés par la façon dont nos collègues universitaires de Paris 8, Bernard Charlot, Elisabeth Bautier et Jean Yves Rochex, construisent le concept de rapport au savoir, cf. Ecole et savoirs dans les banlieues et ailleurs, A. Colin éd. 1992. Au fond la diversité, cest dabord une diversité du rapport au savoir et donc du désir dapprendre, des raisons de sinvestir dans le champ de lactivité qui est proposée. Du côté de la culture, je lai déjà un peu dit, les références de lEPS, du point de vue symbolique, du point de vue de limaginaire sont historiquement du côté de "lhistoire des hommes" au sens double où elle est à la fois histoire de lhumanité, et en ce sens il y a de luniversel dans lhistoire des hommes, mais elle est aussi lhistoire du masculin, et en ce sens elle nest pas tout universelle et elle doit donc sinterroger sur lautre moitié du monde. De ce point de vue : on ne peut pas aujourdhui ne pas penser que la question qui nous est posée dans les APS, cest la question des APSA, la question de louverture du champ culturel, et notamment de son ouverture à quelque chose qui ne soit pas que lhistoire du masculin. Pourtant, on ne sortira pas de la misogynie par la castration, et par conséquent ouvrir le champ culturel ça nest pas invalider lhistoire des hommes, cest lenrichir en pensant cette diversité. Je crois que cest très important de le penser comme cela. Du côté de linstitution, il n'est pas illégitime de poser la question : " faut-il être sportive ? " Ne nous précipitons pas pour répondre oui. Cest affaire de choix individuel, cest affaire de liberté. Mais cette liberté se construit, cest-à-dire quil revient à lécole, et seule lécole peut le faire, davoir initié -même si j'hésite sur ce mot- davoir initié les élèves à une diversité culturelle telle quils puissent faire des choix. Ceux (celles) qui nont rien connu des activités ne peuvent jamais faire de vrais choix. La liberté, ce nest pas spontané, la liberté culturelle çà se construit et cest fondamentalement la mission de lécole. Michel Constant le rappelait tout à lheure, cest fondamentalement la mission de lécole que davoir initié de façon égale les enfants, en faisant des enfants des élèves, de les avoir initiés à des activités culturelles telles quils soient à égalité dans leur vie dadulte pour faire des choix. Mais ceci est plus facile à dire quà mettre en uvre dans les conditions réelles où temps d'apprentissage et diversité se télescopent. J'ai longtemps pensé que tout ceci était très spécifique à lEPS, parce qu'elle est discipline de corps, mais je me suis aperçu que les autres disciplines étaient aussi des disciplines de corps dune certaine manière. Françoise Dolto disait que nous étions les mieux placés pour comprendre les adolescents et pour parler avec eux de la turbulence du corps. Que nous soyons les mieux placés peut-être, mais que nous parvenions facilement à le faire, cest autre chose ; en en tous cas, les autres enseignants, je crois, ne perçoivent pas à quel point les garçons et les filles nont pas les mêmes rapports à leur matière, à leur discipline. Dans une étude de la DEP, au " Hit-parade " des disciplines, l'EPS est la mieux placée, les garçons la placent comme matière préférée à 71 %, les filles quand même à 56 % ce qui nest pas si mal. Chez les garçons, nous sommes très largement en tête devant les mathématiques qui arrivent, je crois, à 63 %. Par contre, les filles placent avant lEPS les langues étrangères (à 66 %) et le français (à 61 %). Lécart le plus grand est en physique. Les filles ne la placent dans les matières préférées qu'à 26%, alors que les garçons lui accordent 51 % ; en revanche ils naiment pas les activités artistiques quils placent à 36 %, les filles à 44 %. Je donne ces chiffres pour montrer que limaginaire et l'identification des sexes ne concernent pas que le rapport au sport et à lEPS, et que les autres enseignants auraient donc peut-être aussi intérêt à se poser la question, dautant que, jinsiste parce que Monsieur le Recteur est là aussi, léchec scolaire aujourdhui cest prioritairement les garçons des milieux populaires. Au-delà de lécole, le poids de l'échec nest pas sans rapport avec la question de la violence, où lon trouve massivement les garçons. Le poids particulier des activités langagières, dans lécole, fait que ceux qui y sont en difficulté sont ceux qui payent aujourdhui le plus lourd tribut à léchec scolaire. Certes, ce nest pas lécole qui crée les différences, mais quen fait-elle ? Cest assez intéressant de voir quon pourrait là dessus aussi peut-être parler un peu avec les autres disciplines. Lécole nest pas responsable des différences. Ce nest pas lécole qui crée la différence de goût pour laffrontement, le défi, lépreuve pas plus que ce nest lécole qui crée lavance langagière des filles, mais quest ce quelle en fait dans la construction de ses normes disciplinaires ? Je crois que cest en cela qu'une bonne question nous est posée par les élèves "en difficulté", cest-à-dire, chez nous, les filles, Lorsque l'on me demande s'il y a un échec scolaire en EPS, je réponds "oui, les filles", et en particulier les filles des classes tertiaires des lycées professionnels. Vous avez le droit de discuter cette affirmation. Mais ces élèves là nous posent de bonnes questions, et je crois que lon se trompera aussi longtemps que lon considérera que les élèves en difficulté sont aux marges dun système qui marche pour d'autres, ceux qui sont adaptés. Je crois quau contraire, les élèves "en difficulté" nous posent de bonnes questions sur la façon dont nous concevons nos contenus, nos modes dévaluation, nos programmations. C'est pour cela que je suis (pas toute seule) à lorigine du passage de la référence " APS "à " APSA ". Il s'agissait de dire qu'aussi longtemps quon ne fera pas un signe symbolique institutionnel, on n'avancera pas. Le problème, cest que le fait dajouter artistique dans les textes EPS ne nous assure pas des textes réglementaires plus généraux. Il ne s'agit pas du tout, de ma part, de casser la référence au sport à laquelle je tiens beaucoup, ce que jexpliquerai éventuellement dans la discussion, mais de montrer quil sagit bien de références culturelles. Ce nest pas les formes sportives fédérales qui mintéressent, cest ce qui dans toutes les civilisations, toutes les cultures, sest forgé autour de lactivité physique humaine. Or, là dedans, il y a beaucoup de masculin, même la danse est dorigine masculine, mais elle a été au moins, de longue date, appropriée par les femmes. La référence culturelle, pour moi, nest pas une référence sportive au sens de la copie des modèles fédéraux (cette copie nest d'ailleurs pas non plus à lavantage des garçons qui s'y enferment trop), mais une référence culturelle au sens anthropologique. Comme le dit Paul Goirand, il s'agit de comprendre pourquoi ,depuis des siècles, les hommes (et plutôt les hommes que les femmes) essayent de se mettre sur les mains, de créer du vertige, de saffronter sans se tuer (cest la définition même du combat mais aussi de certains sports collectifs parce que sil ny a pas la règle, il y a la mort). Avec cette référence de type anthropologique à la culture, c'est à partir d'une démarche historique qu'il faut entrer dans le champ des activités artistiques, non pas pour ne les pratiquer quavec des filles, jy reviendrai tout à lheure, mais pour enrichir lhumanité de cette part delle-même trop longtemps ignorée. Mais ces questions, qui nous sont posées du côté des ces références culturelles, nous sont aussi posées du côté du sujet qui apprend, je crois que nous sommes un peu en difficulté pour saisir lactivité réelle des élèves, cest à dire, ce quils font réellement Souvent les professeurs stagiaires sont en difficulté face à cette question perfide de fin de séance : " quont fait les élèves ? ". La tendance est de répondre en reprenant ce quils ont demandé aux élèves de faire. Un jour une stagiaire aussi lucide que courageuse ma répondu : " tu sais bien que je ne sais pas faire ça ". Elle avait raison. Pour les débutants, cest déjà assez difficile de faire un cours à la classe. Regarder ce que font les élèves réel(le)s, c'est en fait très difficile. Reste que c'est lactivité réelle des élèves qui garantit les apprentissages. Or, les filles par exemple, sont les reines du simulacre. A ceux qui en doutent, je recommande de regarder de près lactivité des lycéennes quand 35 élèves d'une classe sont, par exemple, le matin sur un stade où il fait froid. Je sais combien ce constat est insupportable mais je crois que si on ne va pas jusque là, on ne débattra pas : est-ce quelles sont en vitesse, quand vous les chronométrez en vitesse ? Est-ce quelles sont en longueur, lorsque vous mesurez ce quelles sautent en longueur ? N'avons nous pas, de fait, une tolérance au simulacre qui tiendrait au fond à l'idée quon ne peut faire autrement. Excusez mon propos brutal, mais si elles ne sont plus en vitesse, et si vous pensez quelles ne peuvent pas (ou plus) y être, ce nest peut-être pas la peine de faire de la vitesse, il faut peut être passer à autre chose. Des collègues, des amies récusent cette conclusion et me disent que l'on peut encore se battre pour quelles soient en vitesse. C'est un bon débat, mais vérifions ensemble à la fin : cest de la vitesse ou ce nest pas de la vitesse. Il en va de même en volley, ma seule question est : à la fin elles jouent " contre " où elles jouent toujours " avec ". Jai fait ce constat avec des filles de tertiaire de LP. Le professeur avait dit : " mettez-vous en un contre un ". Donc, jai demandé à tous les duos : " quand tu as la balle, par rapport à la copine qui est en face, tu fais quoi ? " elles mont toutes répondu (sauf les deux filles de l'A.S.) : " jessaie de lui passer ", avec l'air de dire que cétait déjà assez difficile. Vous voyez comment, du point de vue de la référence culturelle, on na pas fait rentrer ces filles dans le champ de lactivité dopposition. Certains mobjectent qu'après tout, si elles ne veulent pas y entrer, cela n'a pas d'importance, mais alors n'affichons pas " volley-ball ", faire des échanges de balles, ça peut être de la GRS. Si on affiche volley-ball et quon a lidée de la culture commune, cest quà la fin on doit avoir réussi à ce que les filles rentrent un tant soit peu dans l'activité d'opposition. La culture commune ne vise pas à ce que tout le monde fasse en tout point pareil, mais que tous et toutes aient suffisamment dactivité en commun, c'est pourquoi, si on joue au volley on joue contre et on compte les points. Si on ne les compte pas de la même manière que dans les clubs de volley, cela n'a pas d'importance. On nest pas du tout obligé de copier les modèles de la fédération de volley, mais il faut rentrer dans le champ culturel du rapport dopposition et si on ny rentre pas alors on nest pas " initié(e) "au volley. Les éternelles débutantes cest ça, ce ne sont pas des filles qui nont pas les moyens de jouer au volley, ce sont des filles pour qui, du point de vue de limaginaire, ladversaire nest toujours pas construit. La copine avec qui on joue, même en face, nest toujours que la partenaire d'un échange. Il me semble quil importe de se dire ça, y compris pour mesurer le temps quil faut pour apprendre, si apprendre, ce nest pas seulement apprendre des gestes et leur efficacité mais dabord rentrer dans un champ qui du point de vue de limaginaire nest pas familier. Cela demande du temps et sans doute ne sommes nous pas toujours à laise pour faire ça avec les conditions de travail que lon a. Je ne dis pas du tout quavec deux heures on peut tout faire, nimporte où. Simplement pour ne pas se navrer devant les éternelles débutantes, il faut absolument se poser cette question là. Dune certaine manière, cest la question de lauthenticité des références. Les élèves ne sont pas idiots même quand ils ne sont pas scolaires, et la question de lauthenticité se pose dans toutes les disciplines. Pour dautres disciplines, construire du conflit cognitif, cest à dire faire que les questions deviennent pour les élèves de vraies questions auxquelles ils se donnent le mal de répondre, correspond, pour nous, à " arriver à faire rentrer dans le jouer contre ". Cest notre force aussi. On nous dit souvent que nous sommes les meilleurs sur la citoyenneté, ce qui reste peut-être à prouver, mais disons quil y a des choses quon sait faire, la question de lauthenticité des activités nous confrontant à lauthenticité de la règle. S'il faut apprendre aux filles à rentrer dans laffrontement, il faut tout autant faire rentrer les garçons dans la règle car, pour beaucoup de garçons la question nest pas de comprendre quil faut sopposer, ça ils comprennent tout de suite, mais cest de comprendre la nécessité de la règle. Or cette compréhension ne se joue pas à partir de discours moralisateurs. La citoyenneté ne peut pas être une affaire de discours, elle se forge dans la pratique et c'est dans le jeu qu'il faut faire advenir en commun la nécessité de la règle. Et nous avons là dessus, des sacrés atouts, ainsi en combat, sil ny a pas la règle, on meurt, et les élèves le sentent bien. En piscine, pour un non-nageur, sans repère et règle de travail, on coule. Nous avons cette chance que nos activités sont assez porteuses de sens. En APPN, la question du sens, la nature sen charge, y compris pour les élèves " en difficulté ". En SEGPA par exemple, des collègues disaient qu'à la piscine leurs élèves ressemblaient tout à fait à ceux des autres classes du collège. Vous voyez, la question du sens, leau sen charge. Mais pour beaucoup dactivités il faut que nous aidions à faire vivre du sens qu'il s'agisse des apprentissages dits moteurs ou de la règle. La troisième question qui est posée cest celle sur laquelle je finirai. Cest celle qui nous est aussi posée du côté des enseignants. Je ne ferai pas lever le doigt à ceux qui n'aiment pas trop la danse. Mais vous savez que ce nest pas parce que vous navez pas les moyens de danser que, pour lessentiel, beaucoup dentre vous ont un petit problème avec la danse, mais parce que cela interpelle en profondeur du point de vue de limage de soi, et d'une anticipation sur " je dois faire ", " je ne vais pas savoir-faire ", avec lidée " je suis nul(le) ". Les élèves disent souvent ça. Est-ce que nous, on na pas pour beaucoup dentre nous, par rapport à la danse, cette question : " Non, je vais être nul(le) puis, je vais être ridicule ". Est-ce quau fond nous n'aurions pas intérêt à ce que les enseignants se posent ainsi la question de leur propre rapport au savoir, en danse certes, mais il doit bien exister aussi des gymnastes qui ne sont pas à l'aise en sports collectifs et vice versa. Est-ce que ce travail ne nous aiderait pas à mieux comprendre les élèves ? Voyez-vous dans lAcadémie de Créteil, au début des années 80 les collègues de LP disaient : " nous ne faisons plus de gym, les élèves nen sont pas capables donc on fait de lacro ". Cétait lépoque où la profession disait : " en gym, simple et correct c'est mieux que difficile et incorrect ". Les garçons des LP industriels avaient bien compris que, quand on leur demandait de faire roulade avant, saut extension demi-tour, roulade arrière, planche, particulièrement la planche, ils avaient lair dun avion en panne et quils étaient totalement ridicules. Entre les élèves de LP industriel et la corporation, ce sont les élèves des LP industriels qui avaient raison, nous avions dénaturé la gym., nous avions perdu de vue que le repère principal en gym cest risque et maîtrise du risque - mais je n'entre pas dans ce registre, je renvoie au travail de P. Goirand, dans la revue Spirales notamment-. Dépourvu de cette double polarité, le produit que nous proposions aux élèves était dénué de sens. Jai souvent vu des sixièmes, notamment des garçons bien sûr, faire du carnaval autour des installations comme s'ils cherchaient du risque ; et cest vrai que ce qui leur était proposé, il y a bien une quinzaine dannées, l'enchaînement que je citais, pour eux ça navait aucun sens. Les problèmes que nous rencontrons aujourd'hui, avec le désarroi fréquent des garçons face à la gym me semblent redoubler par les modèles médiatiques : les images que donne de la gym la télévision sont complètement tirées par la féminisation (près de 80% de féminines à la fédération, sans compter la GRS) et donc les garçons résistent à la castration. Alors au mieux ils nous disent : " cest pour les filles ", parfois ils le disent de façon beaucoup plus cru. Et est-ce quon na pas à retravailler beaucoup cette question, là encore de l'authenticité gymnique, à faire très attention aux significations culturelles que nous proposons pour que les élèves y investissent un sens qui vaille la peine d'apprendre. Cela dit, en travaillant cet aspect, avec les professeurs de Créteil, nous nous étions aperçus que par la suite, cétait les filles qui ne sy retrouvaient plus et quen particulier, à partir de la quatrième, des filles qui, dans cette gymnastique de défi, dépreuve, très audacieuse etc ne trouvaient plus la motivation quelles auraient pu trouver en terme desthétique, de grâce. Cest le problème de la culture commune : proposer des entrées diversifiées aux élèves, on sait à peu près le faire. Je crois que lon sait à peu près proposer un cycle de gym où les gens qui rentrent par le défi, par le " tes pas cap " peuvent rentrer et où les gens qui rentrent par " cest beau " peuvent rentrer aussi. Mais la question de la culture commune, cest lévaluation. Est-ce quà la fin on a produit avec les élèves une reconnaissance commune, en actes, du gymnique ? Jean-Yves Rochex souligne comment, " reconnaître" cest à la fois identifier et accorder de la valeur. Donc, est-ce que les élèves savent reconnaître ça et reconnaître que la gym cest les deux, cest à dire que si on tourne deux fois en lair mais quon retombe "crapaud" dans les tapis, ce nest pas de la gym. Et si lon fait de jolies petites choses mais quà aucun moment on n'a la tête en bas, ce nest pas de la gym non plus. Cette partie dexigence commune, cest ce qui est difficile à construire, pour qu'il y ait cette identification, il nous faut par exemple construire des indicateurs authentiques du point de vue de l'activité, mais significatifs pour les élèves. Je sais que Nicole Aubin-Marchal travaille aussi beaucoup là dessus ; lidentification par les élèves des indicateurs est ce qui répond des apprentissages durables, qui permet peut-être que lannée daprès ils ne vous disent pas quils nont jamais fait ça. Cela prend énormément de temps dans une activité comme la gym. Pourquoi je dis lannée daprès, parce quil me paraît que lamnésie caractérise beaucoup les savoirs scolaires. Des enseignants de seconde disent : " ils nont pas appris ceci ou cela au collège ". Moi, je suis sûre quil y a des choses quils ont apprises mais qui ne résistent pas à l'amnésie du passage de cycle, parce que les élèves ne se sont pas suffisamment appropriés leurs propres apprentissages. Ils ne savent pas eux-mêmes quils savent. Dans un mémoire que publient mes collègues de l'IUFM, à propos des quatrièmes, le professeur stagiaire dit : " jai passé plusieurs semaines à leur faire réapprendre des choses quils savaient déjà ", cela sonne très juste. Cette question des indicateurs nous renvoie évidemment à celle de l'évaluation. Il est sûrement très important, en terme de politique scolaire de noter en EPS, pour être une discipline comme les autres, mais je trouve très très important que les élèves aient à faire eux-mêmes des bilans de savoir. Cest à dire qu'ils aient des moments où ils identifient eux-mêmes. Un prof, qui travaillait en SEGPA de ZEP, en volley, avec des élèves qui ne savaient pas lire, avait construit dix indicateurs qui permettaient notamment aux gamines qui, au début, ne touchaient jamais un ballon, de dire " la semaine dernière je faisais çà, cette semaine jai fait ça. Donc, jai appris, donc, je suis quelquun capable dapprendre ". C'est vraiment important que les élèves eux-mêmes identifient ce quils ont appris et sidentifient comme capable dapprendre. Que les filles identifient qu'elles sont capables dapprendre en volley, que les garçons acceptent de penser quen danse ils seront en mesure de présenter quelque chose aux yeux des autres (et il semblerait que lorsqu'ils le font, ils sont plutôt meilleurs que les filles, mais c'est par ailleurs une autre question). A ce propos, et toujours au sujet de la professionnalité enseignante, je voudrais revenir sur les APSA. Je parle plus précisément de la danse, et même des danses. On ne peut se cacher, même si je trouve cela plutôt positif, la ruse professionnelle des enseignants dEPS qui fait que le " A " de APSA est souvent du cirque. Et il faut en effet promouvoir les arts du cirque, pourtant je persiste à penser quon fuit quand même un peu la question de la danse et on la fuit au nom de deux choses : l'aversion quen ont beaucoup d'entre nous, et pas seulement les hommes, les femmes sportives ne sont pas plus à laise en danse que les hommes. En somme, dans ce cas, ce que nous fuyons, c'est un sentiment dincompétence. Au fond, toute proportion gardée, nous serions avec la danse comme les instits avec lEPS. On sait bien quil faudrait que les élèves en fassent, mais nous, est-ce quon se sent compétent(e) ? Et puis, on fuit aussi la question de la mixité qui est celle par laquelle je terminerai : à la rigueur avec les filles on sen sortirait, mais avec les garçons, avant quils acceptent Quand les filles refusent, on ne le voit pas trop, mais, quand les garçons refusent, on le sait tout de suite Et cest aussi ça qui nous met en difficulté avec la danse. Comment construire des entrées dans la danse qui permettent aux garçons de surmonter, de transgresser un type de modèle quils en ont ? On a tort de ne pas regarder ce que font les élèves en dehors de lécole, je ne dis pas quil faut faire du " hip hop " ou du " rap " à lécole, mais quil faut savoir que ça existe Cela nous aiderait à penser la façon dont lénergétique, la virtuosité, la rapidité peuvent orienter des entrées avec lesquelles les garçons seraient plus à laise. Comme en gym, comment proposer des entrées où les élèves, dans leurs différences, puissent sy reconnaître mais où, à la fin, le spectacle est commun, en ce qu'il a à voir avec ce que porte d'universel la danse ? Je suis persuadée que nous aurions à cet égard beaucoup à apprendre de ces spectacles qui mêlent aujourdhui danse contemporaine, hip pop et éventuellement folklore. Je termine par la mixité. On ma toujours posé cette question depuis 30 ans : " Alors tu es pour ou tu es contre la mixité ? " Je suis pour, vraiment vraiment pour. Cest à dire que je me méfie des régressions que pourraient produire certaines approches, par exemple, de féministes scientifiques, qui, parce qu'elles constatent que les garçons sont plus conquérants en classe amenant les profs à sadresser davantage à eux, en concluent que finalement la mixité nuit aux filles. Jentends cette réalité, qui existe aussi chez nous (mais n'est-ce pas l'inverse en lettres et en langues ?), et il faut en faire un travail sur les pratiques pédagogiques, mais reste que rien ne serait plus régressif que de faire vivre les filles entre elles et les garçons entre eux, notamment en domaine de corps. Vous voyez comment on céderait, y compris à des pressions possibles de gens qui ont d'autres raisons, oppressives pour les filles, d'être contre la mixité. Donc, je reste farouchement partisane de la mixité, mais la mixité de principe ça ne veut pas dire la mixité tout le temps. Les alignements de classe, par exemple, devraient permettre de prendre à part, si c'est le seul moyen de les y faire rentrer, celles (éventuellement ceux) qui ne sont pas des habitués du foot, qui en sont culturellement loin, qui ont besoin de se familiariser avec lactivité. Cela suppose un gros travail collectif mais c'est aussi ce qui est à lordre du jour dans les pratiques enseignantes, même si nous ne sommes pas, en EPS, les plus en retard quant au travail d'équipe ; mais quand même, tandis que lun(e) fait foot que fait lautre ? Evidemment, si lon met foot et danse en parallèle on ne va pas progresser beaucoup sur la mixité, c'est peut-être mieux de faire programmer foot pour tous, mais pas forcément pour faire tous la même chose en foot. La mixité est une raison de plus de travailler autrement le rapport du collectif denseignants à la diversité des activités. Cela interroge une idée comme "un prof, une classe", ainsi, par rapport à la danse, si on ferme la possibilité d'échange, il faudra attendre encore longtemps que tous les profs se sentent compétents en danse ; il faut bien accepter qu'un prof soit moins à laise, et si on travaille à deux ensemble avec deux classes, on voit ce que lon peut faire. La mixité appelle donc une organisation pédagogique "les yeux ouverts", cest à dire qui tiennent compte du fait que tous les élèves ne s'investissent pas spontanément dans les mêmes choses mais les profs non plus. Travailler ensemble cest peut-être aussi inventer des choses. La dernière chose que je voudrais dire cest quen formation initiale, on devrait travailler le rapport aux savoirs des jeunes enseignants. Ce nest pas possible que certains sortent avec des impasses sur certaines activités sans le savoir, sans au moins avoir mis des mots là dessus et avoir dit : " ça je nen ferai pas, je ny connais rien ". Oui, mais demain, avec de vrais élèves, que se passera-t-il ? Quand les étudiants choisissent de venir en STAPS, cest parce quils sont sportifs, il me semble quon maltraite cette sportivité par les mots et que lon ny change rien du point de vue des faits. Cest à dire, quon construit un discours de concours (que celles et ceux qui sont au jury m'en excusent ) très à distance du sport, mais du point de vue du pratique, on laisse les gens dans létat de leur rapport personnel aux pratiques sportives. Il me semble que cet écart ne peut pas durer. (Applaudissements). |
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Dernière mise à jour : 15/10/00 |