Enseigner le fait religieux : pourquoi ?

1. L’omniprésence des référents religieux dans notre société.

Le programme est clair et cohérent. Le sujet d’étude qui nous occupe aujourd’hui constitue une sous-partie du 3ème point du Programme de 1ère Bac Pro consacré à l’étude des pratiques socio-culturelles depuis 1850. Il nous propose d’aborder "le fait religieux depuis 1850" par le biais de l’évolution des grands traits du judaïsme, du christianisme et de l’islam en ce qui concerne les croyances fondamentales, l’organisation structurelle, j’allais dire temporelle, de ces cultes, leurs rapports avec l’État, autre puissance temporelle, et leurs aires d’extension ; puis, dans un deuxième temps, en nous focalisant sur la France, de traiter de l’évolution des pratiques religieuses.

Nous vivons, en Occident tout au moins, une fin de siècle sécularisée à l’extrême. Or, notre société, notre civilisation, sont saturées de références culturelles, historiques qui ne pourront s’expliquer autrement que par une connaissance minimale de notions et de faits ayant traits aux religions, grandes ou petites – il faut bannir ce terme de "grande religion" qui ne veut rien dire ; grande quant au nombre de fidèles ?, grande quant à l’influence sur la société ? -, et pas seulement au catholicisme, voire au christianisme, ni même aux trois monothéismes.

Il ne faut jamais perdre de vue que les religions sont comme les États : si elles comportent toutes une part d’originalité qui les différencie de celles qui les accompagnent ou qui les ont précédées, elles se sont toutes développées sur le substrat des cultes plus anciens qu’elles ont supplantés ou détruits. Je ne vais pas multiplier les exemples et me limiterai au christianisme triomphant des IVème-Vème s.

Nous avons vu que la fête de Noël avait été placée le 25 décembre pour récupérer la fête de Mithra du solstice d’hiver ; de la même manière qu’un temps sacré peut être réutilisé par des cultes différents, un espace sacré connaîtra le même sort ; il n’est guère de temple antique sur les ruines duquel on n’ait pas bâti une église. Le plus bel exemple, parce que l’un des mieux conservé, est sans doute l’église de San Clemente à Rome, sur le chemin qui va du Colisée au Latran . A cet emplacement se trouvait un Mithraeum, un temple de Mithra ; à la fin du IVème s. on édifia par-dessus, mais sans le détruire, une église paléochrétienne ; enfin au XIIème s., on construisit sur les deux précédents sanctuaires une église où l’on peut toujours voir parmi les plus belles mosaïques médiévales de Rome. Les trois bâtiments peuvent encore se visiter. Quel sanctuaire de Mercure n’a pas été transformé en église Saint-Michel grâce au rapprochement fonctionnel qui fut fait entre le dieu et l’archange? ; la toponymie vendéenne en a même conservé la trace avec le petit village de Saint-Michel-Mont-Mercure. Quel temple du Cavalier thrace, cette divinité balkanique de l’époque gréco-romaine protectrice des petites gens et grande pourfendeuse de monstres en tous genres, n’est pas devenu une église dédiée à Saint-Démétrios ? ; Saint-Démétrios qui n’est autre que Saint-Georges, le cavalier dragonicide bien connu. Dernier exemple mais non le moindre, que cette image d’Isis lactans, Isis allaitant Horus, christianisée par quelque dévôt chrétien du Fayoum au IIème s., prototype le plus ancien actuellement connu des Vierges à l’enfant. Bouclons la boucle. Nous avons dit que l’Épiphanie correspondait à Noël selon que l’on suivait le calendrier julien (le monde orthodoxe) ou grégorien (le monde catholique) et que Noël avait succédé à la grande fête solaire de la nuit du 24 au 25 décembre, qui réunissait adeptes de Mithra, d’Osiris, d'Hélios-Sol et d’Apollon, toutes divinités solaires. C’est là l’explication de la galette des Rois, figuration symbolique de l’astre solaire. Ne s’adressait-on pas, autrefois, en Normandie, au petit enfant (l’enfant-roi ou l’enfant-soleil) caché sous la table pour dire à qui l’on donnerait telle ou telle part, en l'interpellant : Phoebe Domine (Seigneur Phébus, c'est-à-dire Seigneur Apollon)?

 2. Constat et remédiations

  Que dire de cette jeune femme assistant à un concert au sein de l’Église Saint-Sulpice à Paris, se levant pour demander où se trouvait les toilettes (l’anecdote est rapportée par Philippe Meyer dans sa chronique matutinale sur France-Inter) ou de cette candidate à un concours d’enseignement voyant en Saint-Sébastien un pauvre homme criblé de flèches par les Indiens (citation de Jean Beyrot dans l’éditorial du n°341 d’Historiens et Géographes). Cela fait sourire, mais c’est aussi bien triste et l’on pourrait dire, en citant Nicole Lemaître (Historiens et Géographes n°359 p. 73), que l’inculture religieuse des adolescents oblitère leur "compréhension de notre patrimoine historique et, pire encore, qu’elle constitue un risque civique non négligeable de fragilisation des individus face à la montée en puissance de la propagande des sectes".

  Le constat ne date pas d’aujourd’hui, et nombreux sont ceux qui s’en sont émus dès le début des années 80. Il n’est pas inutile de rappeler quelques moments forts.

- en 1983, Mgr Decourtray, alors primat des Gaules (c’est quoi, le primat des Gaules ? –titre porté à l’origine par les archevêques des métropoles les plus importantes qui avaient autorité sur toute une région de l’Empire romain ; en France, les titres primatiaux ont été supprimés au Concordat de 1801, sauf celui de Lyon porté à ce moment-là par le Cardinal Fesch, oncle de Bonaparte Premier Consul-) critiquait "l’absence d’ouverture sur l’histoire et le sens des grandes religions dans le système officiel de formation des jeunes Français" ;

- en 1986, Pierre Garrigue, alors doyen des inspecteurs d’Histoire-Géographie, écrivait : "Comment, sans un minimum de culture religieuse, relier le présent au passé, accéder à une mémoire collective tissée de représentations religieuses, comprendre l’organisation politique, économique et sociale de sociétés anciennes qui fondaient précisément sur la religion tous les actes de la vie quotidienne ?"

- en 1987, la FEN, par la voix de Yannick Simbron, proposait "une approche scolaire culturelle des religions sous le signe de la tolérance" ;

- en 1989, la commission présidée par le recteur Philippe Joutard, prenant en compte ce faisceau d’avis concordants, fournissait un rapport contenant de nombreuses recommandations sur l’enseignement de l’histoire des religions en collège et au lycée, constatant toutefois que la partie n’était pas jouée d’avance, tant était grande l’absence de culture durable et intégratrice, court-circuitée qu’elle était par une culture médiatique immédiate, émotive et planétaire;

- à partir de cette date, les enquêtes, les sondages, les articles de presse se sont relayés pour stigmatiser cette mutilation de la mémoire et de la perception d’un espace social privé de sa dimension religieuse ;

- en 1991 est organisé à Besançon – une académie dont Philippe Joutard est alors le recteur, le colloque "Enseigner l’histoire des religions dans une démarche laïque", une grande première dans le monde scolaire français, en quelque sorte la fin d’un tabou, d’une question que beaucoup croyaient avec soulagement morte et enterrée.

- en 1996 enfin, sont mis en place de nouveaux programmes d’histoire-géographie, avec l’arrivée des sujets d’études d’histoire des religions en 2nde et en 1ère générale comme en 1ère professionnelle.

3. Le rôle de l’école.

Mais cela ne va pas sans poser de problèmes. Cette entrée de la religion dans l’enseignement laïc suscite interrogations et parfois malaises. Longtemps, la séparation de 1905 parut avoir réglé une fois pour toutes les rapports entre religion et société en excluant l’enseignement religieux de l’École. Mais les temps ont changé et l’école ne détient plus l’intégralité des moyens d’accès à la connaissance. Les médias se sont constitués en une nouvelle instance morale, bien éloignée des valeurs véhiculées par le catholicisme. L’alternative laïcité/catholicisme appartient désormais au passé. La religion dominante ne l’est plus, parce qu’elle a perdu de sa force et parce que la société française a connu en un siècle un brassage et un métissage exceptionnels dont il faut bien tenir compte.

Les difficultés, les écueils à éviter sont nombreux, c’est incontestable. Nos publics ne sont pas les mêmes selon que l’on soit à Bron, à Magnac-Laval ou à Neuilly, selon que l’on enseigne à Louis-le-Grand ou au L.P. du Dolmen à Poitiers, c’est évident. Nos parcours d’enseignants ne sont pas les mêmes, nos propres croyances sont diverses comme le sont nos idéaux politiques. Nos sensibilités à l’égard des croyances religieuses sont différentes. Notre conception du rôle de l’école de la République ne devrait pas l’être.

L’une des craintes principales soulevées ici ou là par l’apparition de ces nouveaux sujets d’étude, en 1èer Bac Pro comme en 2nde générale ou au Collège se construit à mon sens sur une erreur épistémologique grave, notamment pour un enseignant d’histoire. Réduire une religion à un dogme, c’est-à-dire à la vérité irréformable énoncée par celle-ci, ou à l’ensemble de ses doctrines, et donc craindre pour la laïcité est un contre-sens. Ce type d’enseignement est du ressort d’un catéchisme, chrétien ou autre, s’appuyant sur la transmission d’une foi par des croyants, et n’a que bien peu de rapport avec le travail d’un historien, a fortiori avec le projet d’un enseignant. Je travaille et publie des études depuis bientôt douze ans sur la religion égyptienne, mais il ne m’est pas encore venu à l’idée de me raser le crâne (encore que Mère nature semble vouloir s’en charger toute seule), de faire des ablutions avec l’eau du Nil ni de me promener dans la rue vêtu de lin blanc en agitant un sistre pour célébrer la résurrection d’Osiris. Et même si cela devait être un jour, l’honnêteté que l’on est en droit d’exiger d’un enseignant m’obligerait à ne pas mettre cette expérience personnelle en avant. Certes, les dérives sont toujours possibles, mais je ne crois pas qu’il y ait davantage de risque d'endoctrinement religieux qu'il n'y en a d'endoctrinement politique.

Il n’est pas non plus question d’enseigner l’histoire religieuse, ni même la culture religieuse. Il faudrait d’abord définir laquelle, puis discuter de savoir qui est en mesure de pratiquer cet enseignement. Dans la plupart des États européens, à l’exception notable du nôtre, sauf pour ce qui concerne les régions concordataires, il existe dans le secondaire un enseignement d’histoire religieuse qui n’est pas du ressort des enseignants mais de représentants des principales confessions. La France laïque est réticente et on peut le comprendre, ne serait-ce qu’en considérant la difficulté avec laquelle les diverses instances nationales, judiciaires, politiques, éthiques, répondent à ceux qui les interrogent pour savoir si l'Église de scientologie, pour ne citer qu'elle, est une religion, une philosophie ou une secte. Il serait donc souhaitable que cet enseignement demeure le fait de personnels au service de l'État qui pourraient être les enseignants d'histoire et de géographie, qui se doivent d'être objectifs sans être ni partisans, ni indifférents, tolérants sans être condescendants, bref historiens. Quant à la formation de chacun, elle n'est sans doute pas plus difficile à concevoir pour le fait religieux que pour le fait politique, tant se sont multipliés depuis quelques années, et ce n'est évidemment pas une coïncidence, les ouvrages touchant à ces sujets.

 

Ce qui nous est proposé, ce n’est donc ni d’enseigner un catéchisme, quel qu’il soit, ni d’enseigner une histoire religieuse. Notre rôle consiste à présenter à nos élèves les quelques grands traits doctrinaux définissant les trois religions qui sont les plus proches de leur quotidien, à savoir le judaïsme, le christianisme et l’islam, puis à insister sur la part du fait religieux dans notre culture depuis un siècle et demi. En d’autres termes, pour reprendre la proposition de Jean Carpentier énoncée dans Historiens et Géographes n°343 p. 318, étudier une religion c’est en dire :

la fondation ou les origines ;

la doctrine et les textes qui la contiennent ;

les structures et les rites ;

les évolutions et les ruptures ;

la place dans la culture et dans la société.


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Dernière mise à jour : 23/06/06