Introduction

Tout le monde connaît ces quelques feuilles de papier qui chaque année font sortir de nos poches toujours presque vides les quelques francs qui s’y trouvent encore : le calendrier des Postes. Chaque année, sur deux tableaux, autrefois un seul, il présente la succession des jours, des semaines et des mois, les principales fêtes de l’année, les noms de saints nombreux et oubliés, divers événements de la vie de la Nation et les phases de la lune. Un assemblage plutôt hétéroclite sur lequel on ne se pose toutefois guère de questions. Et pourtant…

Tout d’abord pourquoi ce nom de calendrier ? Et quelle différence avec l’almanach, puisque si l’on y regarde de plus près, le calendrier des Postes s’intitule en fait aujourd’hui "Almanach du facteur", autrefois "Almanach des Postes et Télécommunications" ? Le mot calendrier vient du latin calendarium, ce livre de comptes qui rappelait à tout un chacun qu’il fallait payer ses factures. Des factures payables le 1er du mois, jour des calendes du comput solaire étrusque puis romain. Quant au mot almanach, il dérive de l’article arabe al et de la racine grecque arabisée méné (menoV en grec ancien) désignant la lunaison et peut se traduire par "calendrier lunaire".

Revenons au calendrier des Postes. Il est l’héritier de l’Almanach royal de l’Ancien régime, lui-même issu du calendrier qui précède les Livres d’Heures du Moyen-Âge, ces livres de prière à usage des laïcs instruits, c’est-à-dire sachant lire et écrire. Et par là même, il trouve son origine dans le calendrier romain sur lequel vient se surexposer le christianisme triomphant. On y trouve donc des éléments républicains (la Fête nationale du 14 juillet, la célébration de l’armistice du 11 novembre 1918), chrétiens (Noël, les fêtes des saints), romains (les noms des mois), juifs (Pâques, la semaine lunaire de sept jours), grecs (les phases de la lune) et même égyptiens et babyloniens (le découpage général et les saisons). Nulle part mieux qu’ici on ne retrouve une telle imbrication de symboles, de références culturelles et religieuse et d’histoire, car c’est bien de cela qu’il s’agit.

C’est avec un simple calendrier des Postes que je lance mon cours sur le sujet.

Avant de le décortiquer plus en détails, considérons sa structure. On y comptabilise 365 jours répartis en douze mois à durée variable. 30 par-ci, 31 par-là, 28 pour cet autre quand il n’en compte pas 29. Est-ce bien raisonnable, d’autant que tous les quatre ans, on ajoute une 366ème journée. Et d’ailleurs, pourquoi 12 mois de 30 jours et pas 10 mois de 36 jours ? Et pourquoi des mois et des jours ? Et pourquoi s’arrêter au chiffre de 365 jours pour une année ? (Question d’élève, mais peut-être pas seulement).

Remontons le temps pour expliquer cela.

  Le jour, alternance de jour et de nuit, de lumière et d’obscurité, servit de base de calcul. Constatant que la Lune, en passant par 4 étapes de 7 jours environ, ses 4 phases (pleine lune, etc.), avait une période (le temps de sa révolution autour de la terre ; du latin revolvere, " tourner ") de 29,53 jours, les Babyloniens créèrent le mois lunaire, repris par les Égyptiens, les Hébreux et les Grecs. Comme il était difficile de comptabiliser des demi-journées, on créa tantôt un mois de 29 jours, tantôt un mois de 30. Ceci posé, il n’y a pas, pour la Lune, de cycle plus long que celui de sa période. Au milieu du IIème millénaire avant l’ère chrétienne, des astronomes de Babylone ou de Memphis décidèrent d’adjoindre un autre mode de calcul au système lunaire. Constatant cette fois que le Soleil reprend la même place dans le ciel tous les 365 jours et des poussières, en passant lui aussi par quatre étapes (les deux solstices et les deux équinoxes), on détermina un cycle plus long que le précédent. La combinaison des deux, cycle lunaire et cycle solaire, fournit les bases des calendriers contemporains.

Les premiers, les Égyptiens, gens qui avaient une conception du temps un peu moins stressée que nous, ont mis au point une année de 365 jours divisée en 12 mois de 30 jours auxquels ils ajoutaient 5 jours dits épagomènes, jours de la naissance des principales divinités de la vallée du Nil, Isis, Osiris etc. Cette année, qui pour nous autres commencerait le 19 juillet, se divisait en 3 saisons de quatre mois, l’" inondation ", l’ " hiver " et l’ " été ". Le jour de l’an, le 1er Toth, marquait l’apparition de l’étoile Sothis (celle que nous appelons Sirius) dans le ciel d’Égypte, à l’Orient, quelques minutes avant le lever du soleil, et coïncidait à l’origine avec le début de la crue du Nil. Ce calendrier aurait été parfait si, chaque année, un écart, insignifiant, de 6 heures environ ne venait troubler ce beau découpage. En quatre ans ces 6 heures deviennent un jour, en 120 ans 30 jours et il faut attendre 1460 ans (4 x 365) pour que la coïncidence entre le calendrier et l’année réelle se reproduise. Une ère assez longue (1460 ans), que l’on appelle sothiaque, du nom de l’étoile. Le dernier an 1 d’une ère sothiaque (la 3ème) eut lieu en 139 apr. J.-C. Elle ne s’acheva jamais, l’Égypte antique ayant sombré entre temps sous les coups du christianisme puis de l’islam.

Ce furent les Romains qui, reprenant le système égyptien, l’améliorèrent. Jusque-là, les Latins, comme la plupart des peuples antiques, suivaient un calendrier lunaire de 12 fois 29,53 jours (en fait 6 mois de 29 jours alternant avec 6 mois de 30 jours), ce qui donnait un total, pour une année lunaire, de 354 jours. L’année commençait aux calendes de mars (du nom du dieu de la guerre), ce qui nous donne encore aujourd’hui des noms de mois à l’illogisme, pour qui ignore cette histoire, frappant : décembre, de decem, c’est-à-dire le dixième mois, étant en fait le douzième depuis qu’en 152 av. J.-C. (en l’an 601 de Rome), le 1er janvier est devenu le premier jour de l’année. César, suite à l’assassinat de Pompée, séjourna à Alexandrie en 48 av. J.-C. et ne fit pas qu’y rencontrer Cléopâtre la septième du nom. Sur les conseils de l’astronome Sosigène, il décida de la réforme qui porte encore aujourd’hui son nom, créant le calendrier julien : 6 mois de 31 jours alternant avec 5 mois de 30 jours et un de 29 (ce fameux mois de février qui terminait l’année religieuse à Rome) et, tous les 4 ans, un jour supplémentaire placé après le 24 février ; 6ème jour avant les calendes de mars, il devint bissextile, du latin bis sexto ante calendas martii.

En 8 av. J.-C., le Sénat romain, décrétant que le huitième mois s’appellerait désormais Augustus, considéra que l’empereur Auguste n’étant en rien inférieur à César, le mois qui portait son nom ne pouvait être plus court que celui qui portait le nom de son illustre père adoptif. On ôta alors une journée à février qui perdit encore un peu plus de sa crédibilité (28 jours, cela n’a jamais fait un mois sérieux) que l’on ajouta à Août pour qu’il en ait 31. Comme on ne pouvait décemment avoir 3 mois de suite à 31 jours, on interchangea le nombre de jours des quatre derniers mois de l’année. C’est cette année bancale pour cause de flatterie, humaine, trop humaine, que l’on a conservée jusqu'à aujourd'hui.

Voilà pour le découpage, héritage autant scientifique que religieux et humain. Quant au contenu, il marie lui aussi tout autant célébrations religieuses que civiles.

  C’est à partir du règne de Constantin, "converti" au christianisme après sa victoire à la bataille du pont Milvius en 313, mais toujours adepte d’un culte solaire syncrétique alors au faîte de sa gloire (il ne se fit baptiser que sur son lit de mort en 337), que le calendrier se christianise. En 321, il décide que le "vénérable jour du Soleil", Solis dies, le premier de la semaine, sera désormais un jour chômé. Une décision entérinée par le christianisme, qui se contentera de remplacer le nom du Soleil invaincu (Sol) par celui du Seigneur (Dominus). Mais revenons encore une fois au calendrier des Postes.

Si celui-ci change tous les ans, nous permettant d’accrocher dans la cuisine une année des chatons, l’année suivante des poneys et celle d’après des tyrannosaures –encore que pour les tyrannosaures je ne sois pas sûr de mes sources-, ce n’est pas seulement parce que l’année comprend 52 semaines et un jour (2 les années bissextiles), mais aussi parce qu’un certain nombre de fêtes ne sont pas à date fixe. Ces fêtes mobiles dépendent toutes de la même, Pâques, une très ancienne fête juive liée à la première lune du printemps, que les juifs célèbrent aujourd’hui encore le 14 du mois de Nisan. Les chrétiens, au Concile de Nicée de 325, après des années de débat, prirent une décision pour l’ensemble de leurs églises, se dissociant alors des juifs : Pâques serait désormais célébrée le dimanche qui suit la 1ère pleine lune à l’équinoxe de printemps, c’est-à-dire entre deux dates extrêmes qui sont le 22 mars et le 25 avril. Nombreuses sont les fêtes religieuses gravitant autour de Pâques, dont certaines correspondent toujours à des jours fériés : le lundi de Pâques, le jeudi de l’Ascension (40 jours après Pâques) ou le lundi de Pentecôte (50 jours après Pâques).

A côté des fêtes religieuses mobiles, une multitude d’autres fêtes, fixes celles-là, parsèment le calendrier, qu’elles correspondent à des jours fériés (l’Assomption, le 15 août, marquant la montée au ciel de Marie ; Noël, le 25 décembre, une date adoptée vers 330 pour profiter de la ferveur qui accompagnait, la nuit du solstice d’hiver, la grande fête de Mithra, divinité solaire renaissante, célébrée dans Rome par des dizaines de milliers de fidèles jusqu’à la fin du IVème s.) ou pas (l’Épiphanie, le 6 janvier, qui correspond en fait à la célébration de Noël dans un Orient qui n’a pas adopté la réforme grégorienne de 1582; la Présentation de Jésus au Temple, le 2 février, plus connue sous le nom de Chandeleur parce qu’à cette occasion on y bénit des cierges; l’Annonciation, le 25 mars, qui rappelle l’annonce faite à Marie).

Enfin, en lisant une dernière fois ce bon vieux calendrier, on passe en revue, jour après jour, une pléïade de saints. Il faut d’ailleurs noter à ce propos que le calendrier des Postes est bien plus généreux dans ce domaine que le calendrier liturgique de l’Église romaine tel qu’il a été établi, en dernier lieu, en 1969. Il y a davantage de fêtes liées à des événements bibliques que de fêtes de saints martyrs dans le calendrier liturgique, d’autant que le nombre de saints ne cesse de croître, et pas le nombre de jours. Alors on tasse, on réduit, on réajuste de temps en temps.

Je terminerai cette introduction comme je termine la première leçon sur le sujet avec mes élèves. En examinant une pièce de monnaie. Sur cette pièce marocaine, on lit la date, écrite en caractères latins, de 1418. Oh, monsieur, elle est drôlement vieille votre pièce ! Et je vous passe la suite. Alors on regarde le portrait et on le compare à une photographie de Hassan II aux côtés du Président Mitterrand. Comment expliquer une date aussi ancienne pour une monnaie au droit de laquelle figure le portrait de l’actuel souverain marocain. Même en l’absence d’élève de religion musulmane, il se trouve toujours quelqu’un pour dire qu’ils n’ont peut-être pas le même calendrier que nous, en France. C’est alors l’occasion de développer un dernier point sur ces histoires de calendrier. Après en avoir étudié les constituants cycliques (jours, mois, années) venons-en à leur constituant linéaire, puisque c'est systématiquement en référence à un événement religieux que se sont élaborés nos ères. Gardons notre pièce de monnaie émise en début d'année par la Banque du Maroc. Elle portera l’indication de l’année 1418, correspondant à notre 1998. Le point de départ de l’ère musulmane, l’hégire, de l’arabe Hidjira, qui signifie " rupture ", a été fixé, à l’initiative du deuxième calife Omar, au 16 juillet de l’an 622 des chrétiens, 1er jour de l’année qui vit l’arrivée de Mahomet à Médine le 24 septembre 622. En toute logique, on devrait donc retrouver, aujourd’hui, la même différence de 621 ans entre les deux calendriers. Soustrayez 1418 à 1998, et vous n’obtiendrez que, si je puis dire, 580 ans de différence. C’est le moment de ressortir nos explications sur l’année lunaire de 354 jours que suit le calendrier islamique.

Dernière remarque sur cet an 2000 qui n’est pas, évidemment, la première année du XXIème s. mais la dernière du XXème ; cette règle du début de siècle a été précisée il y a des lustres (vous savez, cette période de 4 années instituée peu après la fondation de Rome par similitude avec les Olympiades grecques) par le Bureau des longitudes, ce que beaucoup persistent à ignorer. Il n’y a pas d’an 0, juste un instant 0, date de l’Incarnation. D’ailleurs, il n’y a pas non plus d’an 2000 à attendre, puisque lorsque le moine Denys le Petit, après de multiples et savants calculs, établit au milieu du VIème siècle que l’an 1 de l’ère chrétienne correspondait à l’an 753 de la fondation de Rome, il se trompa de quelques années. Adopté par Boniface IV en 613 et par Charlemagne en l’an 800, ce comput est faux puisque Hérode, initiateur du massacre des Innocents, est mort en 4 av. J.-C. Jésus serait donc né en 6 ou en 5 avant lui-même. Et nous sommes en 2003 ou 2004.

  Ce simple exemple, le calendrier des Postes, permet d’appréhender à quel point notre société, notre culture, notre civilisation sont imprégnées d’éléments religieux, lesquels ne sont pas d’ailleurs uniquement chrétiens, nous l’avons vu. C’est alors tout naturellement que l’on en vient à considérer le sujet d’étude qui nous occupe : "le fait religieux en France depuis 1850", en classe de Première Bac Professionnel.

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Dernière mise à jour : 23/06/06