Judaïsme, christianisme et islam dans le monde actuel

Je voudrais attirer ici votre attention sur plusieurs points de méthode.

Pour traiter de ce sujet, les documents d’accompagnement préconisent (p. 9) " de repérer à l’aide de cartes les aires d’extension des religions depuis 1850 ". On trouve donc dans les manuels cartes et tableaux chiffrés pouvant aider le professeur à situer quantitativement et géographiquement les fidèles de telle ou telle religion. Dieu (si vous me passez l’expression !) que cela est hardi !

Pour élaborer actuellement un Atlas de la religion égyptienne hors d’Égypte, je puis vous dire que représenter les aires d’extension de la foi par des taches de couleur sur une carte est des plus dangereux. Cela n’a de plus guère de sens. Je vous renvoie pour plus de détails à l'excellente p. 20 du dossier de M. Clévenot dont je reprends ici la structure, tout à fait pertinente.

- le type de carte, ici comme ailleurs, oriente d’emblée la lecture ; en utilisant une projection de Mercator centrée sur l’Europe, on mettra en avant le monde chrétien ; si on la centre sur le Pacifique on insistera sur les religions asiatiques ;  une projection de Peters centrée sur l’équateur attirera le regard sur l’islam ; toutes ces représentations sont insatisfaisantes parce qu’elles faussent le jugement notamment chez ceux et celles, nos élèves, qui n’ont pas l’habitude de cotoyer des cartes. Dans les quatre manuels que j’utiliserai aujourd’hui. (Belin p. 73 ; Foucher p. 69 ; Hachette p. 95 ; Nathan p. 280-281), toutes les cartes sont des Mercator européo-centristes.

- la technique de représentation induit également une lecture sélective par le choix des couleurs et des hachures, soulignant ou minorant telle ou telle religion. Qui plus est, l’utilisation de plages de couleurs continues donne l’illusion d’espaces religieux uniformes sinon unis, ce qui n’est bien évidemment pratiquement jamais le cas.

l’absence de données démographiques sur des cartes à thématique religieuse est encore plus gênante. Les cartes font souvent apparaître, en vert comme il se doit (sauf chez Nathan), un monde musulman centré sur la moitié nord de l’Afrique et le Moyen-Orient, qui peut apparaître bien menaçant si l’on en croit les réactions instinctives des élèves (et nous avons là un rôle important à jouer) englobant le désert arabique et le Sahara, quasiment vides d’hommes. Par contre, l’état rassemblant le plus de musulmans au monde, l’Indonésie, passe complètement à l’as. Abusives également ces immenses étendues animistes des régions polaires et des forêts équatoriales pratiquement vides d’hommes (seul le manuel Foucher tente d’échapper à ce travers en faisant apparaître sur sa carte les régions presque inhabitées). Problématiques également ces cartes qui placent sur le même plan les 140 millions d’habitants du Pakistan (trois-quarts de sunnites et un quart de chiites) et les dix millions du Mali une fois et demi plus vaste.

On pourrait sans doute limiter ce problème et le précédent en utilisant des cartes par points de couleurs proportionnels au nombre de fidèles état par état.

- la fiabilité des cartes est également sujette à caution. Reprenons l’exemple du Pakistan, en précisant là aussi que les chiffres donnés pour tout ce qui touche aux religions sont toujours à utiliser avec précaution ; j’y reviens juste après : pour la décennie 1990-2000, l’estimation chiffrée de l’ONU donne les indications suivantes :

musulmans sunnites 100 millions

musulmans chiites 35 millions

chrétiens catholiques 1,3 million

hindouistes 1,2 million

zoroastriens 10 000.

Jetons un oeil sur les quatre cartes à notre disposition.

Pour le Belin, la quasi totalité du Pakistan est sunnite, il n’y a pas de chiites, seuls apparaissent ce que l’on peut supposer être les hindouistes au sud-est du pays, la carte s’intéressant seulement au christianisme, à l’islam et au judaïsme dans le monde) ;

Pour le Foucher, il est difficile de se prononcer a priori, les frontières n’étant pas tracées ; un œil exercé permet cependant de constater qu’il n’y a que des musulmans sunnites au Pakistan ;

Pour le Hachette, tous les Pakistanais sont musulmans (la distinction entre sunnites et chiites n’est pas faite alors que le christianisme est divisé entre catholiques, orthodoxes, protestants et autres églises chrétiennes ; c’est pour le moins curieux)

Pour le Nathan, tous les Pakistanais sont sunnites.

Voilà qui est édifiant. Les 35 millions de chiites n’apparaissent nulle part ; quant au million et demi de chrétiens, pour la plupart anciens parias convertis au catholicisme et qui forment la catégorie sociale la plus misérable de la société (celle que nous montrent systématiquement les reportages télévisés consacrés aux enfants du Pakistan), il n’existe pas. Et, mais cela se comprend davantage, je ne parle pas des derniers fidèles du culte solaire d’Ahoura-Mazda, ces zoroastriens descendants du puissant empire sassanide contre lequel les Romains usèrent leurs forces plusieurs siècles durant (ils sont 30 000 en Iran).

  On pourrait également se demander ce que représentent ces cartes : des pratiques religieuses ? des croyances religieuses, les Églises, les chiffres officiels ?

Revenons une dernière fois aux cartes des manuels, dont aucune n’est réellement satisfaisante :

La carte du manuel Belin comporte plusieurs erreurs (outre le Pakistan, je ne suis pas persuadé que les Arméniens soient tous chiites …, etc.), elle est incomplète (ignorant les christianismes orientaux, l’absence de chrétiens en Éthiopie étonne également), les plages de couleurs ne signifient rien (que sont ces hachures vertes incomplètes du Sahara ou d’Asie centrale ?), aucune quantification n’apparaît, le christianisme paraissant largement majoritaire dans le monde, ce qui est pour le moins discutable.

La carte du manuel Foucher est plus complète, plus prudente (voir la remarque en petits caractères sous la légende), la légende est plus détaillée et intéressante, même si, par exemple, les étoiles noires n’apportent rien ; la compréhension des couleurs est malaisée, la légende ne correspondant pas toujours à la carte (hindouisme, bouddhisme), les 15 millions de Sikhs n’apparaissent pas et aucune quantification n’est précisée ; la présence des étoiles rouges fait glisser la carte vers la géopolitique et invite à se poser la question de savoir ce qui est représenté sur la carte.

La carte du manuel Hachette est habile, présentant par pays la religion dominante et accessoirement, les religions minoritaires, par des symboles géographiquement assez précis. Il y a quelques oublis de minorités importantes (juive au Maroc), quelques erreurs (l’Arménie devrait être en jaune) ; la particularisation des religions " traditionnelles " (animisme et shintoïsme) est-elle pertinente si l’on ignore l’hindouisme ou le brahmanisme ? ; enfin, là encore, absence de quantification. Mais dans l’ensemble, il s’agit de la carte la plus claire des quatre.

La carte du manuel Nathan est tellement catastrophique qu’il vaut mieux l’ignorer. L’utilité des trois autres cartes reste également à définir.

Il ne faut pas pour autant renoncer à utiliser ces cartes si statiques et schématiques ; tout au contraire, il est intéressant de faire ressortir les limites de la cartographie religieuse et de solliciter là encore l’esprit critique de nos élèves.

Évoquant tout à l’heure le cas d’espèce du Pakistan, j’ai dit que les chiffres donnés pour tout ce qui touche aux religions sont toujours à utiliser avec précaution ; en voici la preuve.

 Belin p. 72

Deux remarques : la source du tableau n’est pas fournie et on est donc conduit à accepter les chiffres tels quels ; si l’on connaît les sources habituelles sur le sujet, on constate que le tableau vient directement de celui fourni par L’état des religions (1987) p. 14, à quelques détails près (un million en plus par ci, deux millions et demi en plus par là) sur lesquels on est en droit de s’interroger. On aurait pu le signaler, à moins que… Autre remarque, la coquille concernant la population orthodoxe en 1986 pourrait laisser supposer qu’un génocide de plus a eu lieu. Il faut restituer le chiffre de 170 millions. Enfin, pour 2000, comme pour les " recensements antérieurs ", tout ceci n’est qu’estimations.

Foucher p. 69

Plusieurs remarques s’imposent : aucune source n’est fournie et on est donc conduit à accepter les chiffres tels quels, ce qui est difficilement tolérable d’autant qu’aucune date ne permet de situer chronologiquement ces estimations. Il y aurait beaucoup à redire d’autant que ces estimations ne correspondent pas aux chiffres avancés dans les autres manuels ou dans d’autres sources. Enfin, le classement opéré résiste à toute logique (ni alphabétique, ni quantitatif).

Hachette p. 68

Là aussi, on peut faire plusieurs remarques : les chiffres sont donnés " d’après " (un petit mot toujours inquiétant qui suppose une transformation quelconque de la source) L’état des religions (le titre est tronqué) mais on ignore la date de publication de cet ouvrage si bien que l’on ne peut indiquer si les chiffres de 1986 (pour 2000 on peut l’imaginer, le manuel datant de 1996) sont des estimations ou pas ; plus grave encore, on s’étonne que les catholiques soient mentionnés, mais ni les protestants, ni les orthodoxes quand la partition sunnites/chiites n’est pas faite, surtout si l’on considère les chiffres donnés : 1,5 milliard de catholiques en 1986, cela fait beaucoup. Vérifions à la source. La première ligne du tableau Hachette correspond en fait à l’addition (arrondie) de 3 lignes du tableau d’origine (catholiques + protestants + orthodoxes) et il aurait fallu écrire chrétiens et non pas catholiques. Le tableau est inutilisable car faux ; plus inquiétant encore car déontologiquement douteux, le 1,3 milliard de musulmans estimé pour 2000 dans la source est devenu dans le manuel 1,5 milliard, peut-être par l’opération du Saint-Esprit. De tels bidouillages sont peu admissibles dans un manuel.

 

Nathan

Les deux pages squelettiques consacrées au sujet ne fournissent pas de document de ce type.

Sur quatre manuels, deux puisent leur information, parfois sans le dire, dans l’ouvrage de 1987 intitulé L’état des religions dans le monde tandis qu’un troisième fournit des données invérifiables pour ne pas dire inutilisables. Jetons un œil sur la publication-source. Ce n’en est en fait pas vraiment une puisque les auteurs de cet ouvrage nous renvoient à deux sources antérieures : d’une part, l'International Bulletin of Missionary Research (un périodique œcuménique américain) et d’autre part à la World Christian Encyclopedia de David B. Barrett.

Déjà donc, la source de nos manuels est un tableau de seconde main. Mais ce n’est pas tout. L’ouvrage de Barrett a été publié en Angleterre par Oxford University Press en 1982. Ce qui veut dire que les chiffres fournis par L’état des religions pour 1986 ne sont pas des chiffres issus de quelconques recensements ou des chiffres officiels, mais des projections, ce qui, somme toute, est courant en statistique. Encore aurait-il fallu le mentionner, ce qui n’est pas le cas. Donc ni les chiffres de 1986, ni ceux de 2000 ne peuvent être acceptés comme tels. D’autant que l’on peut aller encore plus loin.

Prenons les chiffres fournis par le Grand Atlas des religions édité en 1988 par Encyclopaedia Universalis, p. 107 dont on nous dit, ce qui est bienvenu, qu’il s’agit de projections pour 1985 tirées des chiffres fournis par le livre de Barrett. Si les chiffres concernant les catholiques peuvent tant bien que mal être conciliables, que dire de ceux concernant les orthodoxes et surtout les protestants : en partant des mêmes chiffres, sur quelques années, l’état des religions dénombre 110 millions de protestants de plus que le Grand Atlas, soit 1/3 du chiffre total ! ; et il en va presque de même pour les orthodoxes qui sont là plus nombreux de 32 millions d’âmes, soit 23 % de plus !

Que retenir de ces chiffres édifiants ? Qu’il faut se méfier des chiffres fournis concernant les phénomènes religieux, si difficiles à quantifier. Que dire de la précision des recensements dans les pays les moins développés ? Que dire des chiffres fournis par les états où les religions (parfois seulement certaines d’entre elles) ne sont guère considérées d’un bon œil ? Combien d’athées ou d’agnostiques se dissimulent sous ces chiffres ? Enfin, et ce n’est pas le moindre problème, comment différencier les pratiquants des professants, les professants des affiliés pour reprendre la fine distinction de Barrett ? Et que faire des enfants, comptabilisés comme ceci ou cela à leur corps sinon à leur esprit défendant et qui représentent près de 40 % de la population mondiale ?

 

L’une des seules remarques porteuse de sens que l’on puisse raisonnablement faire si l’on tient à présenter des chiffres globaux est faite par M. Clévenot au terme de son exposé sur le sujet (p. 17), auquel je vous renvoie tant il est pertinent.

 


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Dernière mise à jour : 23/06/06