2. L'Afrique, "mal partie" : les faits et les représentations

2. 1. Le poids des faits

Quelques indicateurs statistiques suffisent à montrer l'ampleur de l'évolution démographique, la faiblesse des économies et des niveaux de vie.

L'Afrique réussit l'exploit d'avoir à la fois la plus forte fécondité (plus de 6 enfants par femme), la plus forte mortalité (17 ‰), surtout la mortalité infantile, et le plus fort accroissement démographique du monde (2,8 ou 3 % selon les sources). C'est dire qu'elle est dans la première phase de sa transition démographique, à un moment où la fécondité n'a pas encore baissé (5% des femmes recourent à une contraception - un peu plus en Afrique du Sud), où la mortalité, qui a déjà beaucoup diminué (mais attention aux effets du SIDA, qui prend l'ampleur d'une pandémie) reste conséquente et où donc l'accroissement est maximal. Sur ce point, la situation a peu évolué depuis les années 1950.

Des quatre Tiers Mondes, l'Afrique est celui qui a connu la plus faible croissance (4% par an entre 1965 et 1980 contre 6 % en Asie, 2 % par an entre 1980 et 1990 contre 7 % en Asie). Pour occuper sa main d'œuvre, l'Afrique devrait créer près de 100 millions d'emplois pour l'an 2000 ! Selon la Banque mondiale, l'agriculture pourrait en absorber la moitié, mais le secteur moderne n'en créerait qu'un seul. A l'évidence, le secteur informel ne pourra pas engendrer à lui seul les 49 millions d'emplois restants. Ces perspectives sont donc particulièrement inquiétantes pour un continent dont le niveau de vie a décroché de celui des autres Tiers Mondes. Le revenu global par habitant n'a cessé de diminuer depuis 1980 si bien que 40 % à 45 % de la population vit dans l'absolue pauvreté.

L'Afrique est également le continent dont l'économie est la plus attardée :

  • poids record de l'agriculture (elle occupe 6 Africains sur 10), mais faible productivité agricole, car l'agriculture est fondamentalement vivrière (manioc, igname, banane, plantain, riz, maïs, mil, sorgho, légumes). Elle reste traditionnelle (1 quintal d'engrais/hectare contre 17 en Asie !), elle utilise peu d'engrais naturels (les cultivateurs sont rarement aussi éleveurs). Aussi le plus agricole des Tiers Monde souffre-t-il du déficit alimentaire le plus élevé (autour de 20%, alors qu'il n'existait pas dans les années 60). En conséquence, les 530 millions d'Africains reçoivent aujourd'hui une aide alimentaire aussi importante que les 2 800 millions d'Asiatiques ;
  • l'industrie est balbutiante (15 % des actifs dont 4 % dans les mines), dominée par les industries traditionnelles à faible valeur ajoutée, sauf en Afrique du Sud (20 % des actifs travaillent dans l'industrie manufacturière) ;
  • le tertiaire informel est pléthorique, mais les routes font défaut, les banques sont peu nombreuses, là encore, sauf en Afrique du Sud ;
  • la dépendance économique est forte : les exportations représentent près du quart du PNB, mais seulement 1,5% du commerce mondial (contre 5,9 % en 1980) dont les deux tiers sont réalisés par l'Afrique du Nord et l'Afrique Australe; 90 % des ventes concernent des produits primaires, aux cours très variables, et très concurrencés par des produits de substitution. Dans bien des pays, le commerce extérieur dépend d'un ou deux produits (le cacao et le café en Côte d'ivoire, le pétrole au Nigeria... ). La dette est énorme, sauf en Afrique du Sud et au Botswana, et dans les pays pétroliers ;
  • la sous-nutrition frappe le tiers des habitants ; la scolarisation progresse, mais l'Afrique reste la lanterne rouge ... . En termes d'IDH, les pays africains sont les moins bien classés et parmi les 42 États constituant le groupe des PMA (pays les moins avancés) 28 sont africains.

Le problème alimentaire est d'ailleurs un problème récurrent en Afrique. Le continent a toujours souffert de famines, plus ou moins localisées, longues et meurtrières. La grande famine qui a atteint le Nord du Tchad dans les années 1913-1914 (300 000 victimes) est restée vivement présente dans la mémoire des populations. Les famines qui frappèrent l'Ethiopie sont souvent mentionnées dans les "chroniques royales". Des années terribles apparaissent en 1800, 1835, 1865… . Celle de 1957 aurait fait plus de 100 000 morts ; puis se suivent celles de 1966, de 1970 et de 1973 qui, à la suite de la guerre du Biafra, ouvrirent les yeux du monde sur une situation malheureusement chronique et ancienne. Mais ce qui a changé dans les dernières décennies, c'est tout d'abord l'importance de facteurs politiques (conflits armés) et le fait que les populations déplacées ou réfugiées, victimes de carence alimentaires, sont les plus vulnérables aux épidémies.

 

2.2. Le poids des représentations

Les représentations de la situation africaine attribuent ces maux au poids de la nature (tristes Tropiques) et de l'histoire (le legs colonial et la balkanisation du continent). Comme on le verra, la réalité est plus complexe. En outre, les situations sont plurielles : ce qui précède concerne l'Afrique subsaharienne, non l'Afrique du Nord. De plus, on a vu que l'Afrique du Sud se singularise nettement au sein de l'ensemble subsaharien.

Néanmoins, la gravité de la situation de l'Afrique subsaharienne ne doit pas faire oublier les évolutions profondes que connaît une grande partie du continent :

  • une révolution agricole silencieuse est en marche. La demande urbaine stimule de nouvelles productions vivrières : des ceintures maraîchères se développent en périphérie des villes (ex. Abidjan). Du coup, des commerçants, des fonctionnaires commencent à s'intéresser à ce secteur, à y investir, en y faisant souvent travailler des ruraux fraîchement arrivés en ville. Ce dynamisme renforce ainsi les liens villes-campagnes, ce qui permet de diffuser des innovations en zones rurales. Mais il est aussi créateur de nouvelles inégalités sociales et spatiales ... .
  • les effets de l'urbanisation ne sont pas toujours négatifs : la ville, lieu d'échanges et marché de consommation, commence à animer la campagne proche ;
  • si les États demeurent généralement incapables d'encadrer efficacement les sociétés, d'autres niveaux d'encadrement apparaissent : les espaces se recomposent autour de petites et moyennes villes plus dynamiques et moins en crise que les grandes capitales, autour d'axes de circulation ... .

On ne doit pas non plus ignorer "l'embellie" du continent depuis 1995, après trois décennies d'un déclin qui paraissait irréversible. Selon les chiffres publiés par le FMI et la BAD (Banque Africaine de Développement), la situation économique de l'Afrique des années 1995-1997 a connu une nette amélioration puisque le taux de croissance annuel du PIB y est passé de 1,9 % de moyenne à 5 % en 1996. Sans la crise asiatique et la chute des cours des matières premières (le pétrole) mais aussi les métaux et les minerais (l'or notamment), il est fort probable que la croissance se serait maintenue entre 3,5 % et 4 %.

Ainsi l'Afrique bouge, produit, consomme ... . "L'afro-pessimisme" masque la complexité de ces dynamiques. A l'aide de quels modèles peut-on essayer de les appréhender ?

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Dernière mise à jour : 23/06/06