3. Les modèles explicatifs

Un modèle n’est pas la réalité mais un outil pour penser certains aspects de celle-ci. Il faut en mobiliser plusieurs, les mettre en concurrence, les combiner.

3. 1. L'héritage de la géographie tropicale

La géographie tropicale offre une démarche située entre paradigme naturaliste (l'étude des rapports hommes-milieu) et géographie culturelle (la prise en compte de la diversité des cultures); cf. Pierre Gourou : "ce qui compte, ce n'est pas seulement le milieu écologique, c'est l'idée que les hommes s'en font ou plutôt la civilisation à laquelle ils appartiennent".

Ainsi, on peut montrer que ce n'est pas le milieu qui commande, mais les choix de mise en valeur faits par les hommes en fonction de l'ensemble des contraintes et ressources qui s'offrent à eux en fonction de leur niveau technique, de leur nombre... . C'est dans cette perspective, nous semble-t-il, qu'il faut étudier l'agriculture.

On peut à titre d'exemple choisir l'agriculture en milieu guinéen (climat équatorial, forêt humide). On pratique deux saisons de culture, sans élevage, en agriculture itinérante après brûlis. C'est en fait le meilleur compromis entre trois nécessités :

  • employer au mieux une main d'œuvre rare (densités faibles), de faible productivité (pauvreté), n'utilisant ni charrue ni roue (car les animaux de trait font défaut : la mouche tsé-tsé décime les bovins). La daba (houe) aux formes diverses est l'outil de base. Elle s'accommode des accidents du terrain et n'implique donc pas, comme la charrue, de limites géométriques aux parcelles ;
  • produire de quoi nourrir au mieux la population (rôle très important des femmes qui assurent l'ensemble des travaux agricoles, défrichements exceptés) ;
  • assurer le maintien de la fertilité des sols (sols fragiles car lessivage intense par les pluies, pas de bovins, donc pas de fumure animale). Le brûlis apporte des cendres qui assurent la fertilité pendant un an ou deux ; contrôlé, il laisse subsister une partie des arbres (qui fournissent éventuellement des fruits), de sorte qu'après abandon temporaire du champ, pendant la période de jachère, la forêt repousse, garantissant la reproduction du système (mais il faut 7 à 20 ans de jachère pour que la forêt reprenne ses droits). C'est par ailleurs une technique peu coûteuse en hommes. Ainsi, une agriculture qui nous paraît peu sophistiquée est-elle le résultat d'une adaptation savante à un système de contraintes complexe.

3.2. L'approche "dépendantiste"

Elle fournit d'autres éléments de compréhension de la réalité africaine. Elle a été développée en géographie par Yves Lacoste qui ne parle pas de géographie tropicale, mais de géographie du sous-développement. Les études sur la mondialisation, impulsées par Olivier Dollfus, l'ont enrichie.

Cette approche repose sur l'opposition entre des centres (disposant du pouvoir de commandement économique, financier) et des périphéries qui sont diverses . Certaines périphéries reçoivent des investissements des pays du centre, devenant de nouveaux pays industriels. Alain Reynaud a proposé de les appeler périphéries intégrées, par opposition aux périphéries dominées (exemple : une partie de l'Asie pacifique).

Centres et périphéries sont liés par de nombreux flux. Mais il existe des angles morts, zones enclavées et isolées à l'écart des courants (de marchandises, de capitaux, d'hommes) porteurs de domination, mais aussi de croissance économique ... .

L'Afrique subsaharienne est moins une périphérie dominée qu'un angle mort du Monde (voir les chiffres sur le poids dérisoire de son commerce dans les flux mondiaux), à l'exception des pays riverains du golfe de Guinée qui constituent une périphérie dominée typique (exportation de produits primaires, achat de produits manufacturés).

L'Afrique du Nord évoluerait plutôt vers une périphérie intégrée (aujourd'hui, le Maroc, la Tunisie se transforment en pays-ateliers où les Européens investissent de plus en plus).

L'Afrique du Sud constitue quant à elle un pôle régional, voire un centre secondaire du système Monde, avec sa propre périphérie (Namibie, Zimbabwe, Botswana).

3.3. Une approche de la crise du Sahel

Habituellement, on l'explique par l'aridification : au cours des années 80, dans cette région marquée par l'irrégularité des pluies, les déficits hydriques ont été forts. Conjugués à la croissance démographique, ils auraient entraîné surpâturage, surculture, désertification ... .

Dans la zone sahélienne les pluies sont, en effet, concentrées sur trois voire deux mois dans l'année, le plus souvent deux, avec un maximum en août dans l'hémisphère Nord. Il faut donc franchir au moins 9 mois de saison sèche avant d'atteindre une courte saison des pluies d'une telle irrégularité que dans les cas extrêmes plusieurs années entièrement sèches peuvent se succéder. Certaines années, le total des précipitations est insuffisant ; en d'autres, bien que le total soit assez élevé, les pluies ne sont pas assez espacées pour permettre le renouveau des pâturages ou la germination des céréales. La rareté et l'irrégularité des pluies, la nature des sols, leur fragilité, les maigres ressources du milieu naturel créent donc un écosystème vulnérable qui impose aux populations une forte mobilité. Après une transhumance dirigée vers les herbages nés de la saison des pluies, hommes et troupeaux regagnent, en saison sèche, les puits permanents. En outre, en période sèche, les pasteurs se sont toujours repliés vers le sud, ouvrant des pâturages sur le territoire des paysans. En période humide, c'était ces derniers qui s'installaient au nord, ouvrant des champs chez les pasteurs alliés ... . La mobilité réduisait ainsi les risques climatiques. Les populations nomades et sédentaires étaient liées par des réseaux de solidarité fonctionnant le long d'axes méridiens.

Or, ces solidarités ne semblent plus s'exercer. Les conflits se multiplient entre les cultivateurs propriétaires des terres qui, sous la pression démographique, mettent de plus en plus de champs en culture, laissant peu de place pour la venue des troupeaux.

La pression démographique n’est pas seule en cause. D'une part, les frontières ont coupé ces axes méridiens de solidarités. D'autre part, les jeunes États africains, adoptant le point de vue occidental sur le développement, ont voulu le fonder sur la croissance de la production agricole. Ils ont créé des périmètres irrigués et favorisé la sédentarisation : le résultat est que pasteurs et paysans, naguère solidaires, sont aujourd'hui concurrents pour la maîtrise et l'usage des terroirs ... . Ecoutons Denis Retaillé : "Avec la définition d'États à compétence exclusive sur leur espace, le territoire devient une ressource à laquelle on veut légitimement faire rendre tout ce qu'il est possible d'en tirer". Il apparaît que la solution réside dans des techniques de production améliorées. C'est un bouleversement dans l'organisation territoriale des groupes socio-ethniques. C'est le passage des espaces de circulation à des espaces de production". Au territoire mouvant, fluide, de la tradition se substitue l'espace spécialisé (agricole ou pastoral) qui piège les populations en cas de crise climatique ... .

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Dernière mise à jour : 23/06/06