I NATIONS ET TERRITOIRES. DÉFINITIONS

Voici bientôt trois ans, la question de contemporaine au concours d’Agrégation fut "Nation, nationalités et nationalismes en Europe de 1850 à 1920". De nombreux ouvrages ont donc paru en 1995 et 1996. Vous trouverez dans la bibliographie, à la fois une sélection des plus récents ouvrages sur le sujet et une courte liste de documents plus accessibles que l’on doit trouver dans tout CDI qui se respecte.

Pour entrer dans le coeur du sujet, le moyen le plus simple consiste, je crois, à prendre plusieurs dictionnaires et à tenter de dégager les composantes de la nation.

A lire les quelques défnitions proposées par les dictionnaires usuels, on pourrait dire de la nation qu’elle désigne une population qu’unissent une histoire et une culture communes, ayant une même origine, une même "naissance". Pourvue d’une majuscule, la Nation est l’abstraction politique de la nation définie précédemment.

Mais cette définition demeure très vague et de la volonté de hiérarchiser ces composantes, de préciser celles-ci vont naître deux conceptions de la nation appelées à un certain succès que, pour schématiser, j’appellerai la "française" et l’"allemande".

 

1. De la Nation révolutionnaire à la conception dite "française" de la Nation.

Comme il est exposé dans l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, "Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation". C’est ce qui permet à Pierre Nora d’écrire (p. 801 du Dictionnaire critique de la Révolution française) que la nation révolutionnaire est un amalgame de trois éléments :

- au sens historique, elle est un "collectif d’hommes unis par la continuité, un passé et un avenir";

- au sens juridique, elle est "le pouvoir constituant par rapport au pouvoir constitué";

- enfin au sens social, elle est "un corps de citoyens égaux devant la loi".

La nation française est à la fois culturelle et civique, en ce sens qu’elle tient autant à l’amour du sol qu’au respect de la loi. Il est alors difficile de distinguer son expression historique, la patrie, de son expression juridique, l’État.

Pour expliquer cette conception révolutionnaire que l’on appelle souvent, à tort me semble-t-il, française, on a le plus souvent recours au discours d’Ernest Renan prononcé en Sorbonne le 11 mars 1882, que l’on retrouve dans tous les manuels d’Histoire de France de la fin du XIXè s. à nos jours et qui est constamment cité par les politiques français (il y a peu encore lors du débat sur les voies de l’acquisition de la nationalité française).

En simplifiant, selon cette conception, on devient élément d’une nation par choix, par libre-adhésion à un contrat social (l’idée existe déjà chez Rousseau, d’où l’expression de nation-contrat utilisée par Alain Finkielkraut), quelle que soit l’origine de l’homme. C’est la nation élective. Poussée à son extrême, elle aboutit au droit du sol (jus soli). C’est en 1889 qu’est promulguée la loi qui accorde aux enfants nés en France d’un père étranger la nationalité française.

Il s’agit d’une conception politique et juridique de la nation qui s’appuie sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à choisir librement leur patrie, toute droite issue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Renan va plus loin, exaltant une vision romantique, voire mystique de la nation, qui peut parfois déboucher sur cet excès patriotique que l’on appelle le chauvinisme.

 

2. De la Nation romantique à la Nation organique, ou le modèle dit "allemand" de la Nation.

La Nation romantique ne se définit pas, contrairement à la Nation révolutionnaire, par la souveraineté du peuple, mais par sa communauté culturelle, au sens large du terme, incluant l’économie, le droit, les institutions sociales et les manières de vivre. Il est alors fondamental de connaître les origines de cette culture. Cela semble aisé pour les Italiens ou les Grecs qui disposeront toujours d’un Tite-Live ou d’un Colisée, d’un Thucydide ou d’un Parthénon; cela l’est moins pour les Allemands. C’est sans doute pourquoi, faute de monuments et de repères littéraires, l’on se dirigea vers la langue. Sous l’effet de la vague scientiste du milieu 23/06/06lait se tailler la part du lion dans cette affaire. La mise en évidence de plusieurs familles de langues, sémitique, indo-germanique, etc., laissa supposer l’existence d’une langue-mère à laquelle correspondrait une race-mère. A la communauté de langue correspondrait donc une communauté de sang, la culture devenant une simple expression de la nature. La nation romantique, culturelle, glisse alors vers la nation organique formée par un groupe biologique homogène.

En résumé, selon cette conception, on naît élément d’une nation, sans autre possibilité de choix, en toute exclusive, avec toutes les contraintes que cela suppose. L’appartenance nationale est définie par des critères matériels, des héritages qui déterminent l’homme (cf. les Discours à la nation allemande de Johann Fichte, 1807-1808 et la notion de Kulturnation). La nationalité dépend des origines du père, sans condition de naissance. Ce concept, entré dans le code allemand de la nationalité en 1913, qui fonde la nationalité sur le droit du sang (jus sanguinis) et non du sol, est toujours en vigueur.

Par commodité, on se réfère toujours, pour exposer les termes principaux de cette conception, au texte rédigé par le grand spécialiste de l’Antiquité, l’historien Theodor Mommsen, expliquant à l’issue du conflit franco-prussien de 1870 à des lecteurs italiens pourquoi l’Alsace était allemande. C’est dans une lettre publique adressée par l’historien français Numa Denis Fustel de Coulanges, lui aussi antiquisant, à Mommsen le 27 octobre 1870 que l’on trouve, par le biais de sa réfutation, la définition la plus simple de cette conception dite improprement "allemande" -bien des non-Allemands, à commencer par Renan lui-même, ayant participé à son élaboration-, puisque le texte original de Mommsen, en allemand, est quasiment introuvable, ce qui pose d’ailleurs un sérieux problème de démarche historique.

En fait, je serai tenté de dire que dans la conception révolutionnaire, c’est l’État qui donne naissance à la nation, tandis que dans la conception romantique, la nation précède l’État, celui-ci ne faisant que parachever une unité politique nécessaire à la réalisation de la nation.

 

3- La notion de territoire

Après nous être occupés de la nation, venons-en au territoire, puis aux rapports qui vont exister entre territoires et nations.

La définition du terme territoire est assez simple, du moins dans son acception géographique ou géopolitique. On pourrait écrire que le territoire est l’espace qu’une nation s’approprie en ayant conscience d’appartenir à celui-ci. Délimité, il devient territoire national et c’est ce territoire-là que l’État a pour charge de gérer et de protéger. C’est la rencontre d’une nation et d’un territoire qui, a priori, légitime un État.

Apparaît alors en négatif la définition de la nationalité telle qu’exprimée par l’historien Henri Berr (1938) : "il manque à une nationalité pour être une nation l’État qui lui soit propre ou qui soit librement accepté par elle".

Or l’Europe du Congrès de Vienne, réaffirmée après l’échec des révolutions libérales et nationales du printemps de 1848, ne correspond guère à ce schéma :

- l’Allemagne est divisée en 39 États, certes regroupés au sein d’une confédération

germanique présidée par l’Empereur d’Autriche,

- l’Italie est divisée en 7 États,

- l’Autriche et la Russie dominent des peuples fort divers,

- et seuls deux États sont apparus depuis 1815 : la Grèce, séparée de l’Empire ottoman, et la Belgique, détachée des Pays-Bas, tous deux en 1830; mais si la nation grecque correspond à une réalité historique assez ancienne, la nation belge est plus difficile à cerner; cette

dernière création paraît pour le moins artificielle.

Cependant, les mouvements insurrectionnels de 1848, même s’ils ont globalement échoués, ont malgré tout donné naissance à de nombreuses prises de conscience nationales qui viseront à faire coïncider un État et une nation.

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auteur :Laurent Bricault   retour au sommaire Terminale Bac Pro
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Dernière mise à jour : 23/06/06