INTRODUCTION

Remarque préliminaire : Le sujet d’étude ainsi proposé apparaît comme extrêmement complexe et les notions que le programme met en exergue (B.O. n°11, 15 juin 1995, p. 13.2) sont malaisées à définir. Il n’est qu’à considérer la p. 21 des "Documents d’accompagnement" du programme d’Histoire - Géographie de Bac Professionnel fournis par le Ministère pour s’en rendre compte.

INTRODUCTION

Il a semblé intéressant de partir d’un exemple précis, concret, qui permettra d’appréhender d’emblée la complexité de la question avant de passer à une réflexion plus générale sur le sujet. Les exemples possibles se comptant par dizaines en Europe, j’en ai choisi un qui me servait d’amorce au cours que je faisais jadis sur les nationalités en U.R.S.S., celui des Gagaouzes.

Au XIIIème s., dans la mouvance seldjoukide, des tribus turcophones quittent l’Asie centrale vers l’Ouest. Ces tribus turques, appelées Oghuz, sont divisées en 24 clans. L’un de ceux-ci s’installe sur un territoire qui va, en gros, du Danube à l’Ouest et au Nord à la mer Noire à l’Est. Pour les assujettir, un empereur byzantin confère au chef de ce clan le territoire en question (1296). Ce chef s’appelait Kay-Ka’us, dont nous avons fait gagaouze. Le clan adopte la religion chrétienne orthodoxe et l’un de ses souverains les plus connus, ou les moins inconnus, du nom de Dobrotitch, donne même son nom au pays, qui devient la Dobroudja.

En 1398, le royaume gagaouze est absorbé par les Ottomans. Certains Gagaouzes se convertissent à l’Islam et se fondent dans l’Empire, d’autres restent chrétiens et se font oublier.

Entre 1750 et 1846, fuyant les persécutions turques, ces Gagaouzes refont parler d’eux et émigrent vers la Sainte Russie pour se fixer en Bessarabie, de l’autre côté du Danube, entre le Dniestr et le Prut.

En 1812, le traité de Bucarest met fin à la guerre russo-turque qui dura de 1806 à 1812 : la Bessarabie est attribuée à la Russie tandis que la Moldavie reste vassale de l’Empire ottoman.

De 1854 à 1859 la Moldavie est annexée par l‘Autriche profitant de la guerre de Crimée.

1859-1861 : soulèvement des Moldaves qui, unis aux Valaques, forment un nouvel État, d’abord autonome puis indépendant en 1878, la Roumanie; à cette date, la Russie échange avec la Roumanie la Dobroudja contre la Bessarabie.

1917 : la Bessarabie (russe), avec les Gagaouzes, se rattache de facto à la Roumanie.

1924 : l’U.R.S.S., qui n’a pas accepté cette annexion, crée une RSSA de Moldavie à l’intérieur de la RSS d’Ukraine, à l’Est du Dniestr, presque sans Moldaves.

1940, puis 1944 : l’U.R.S.S. crée la RSS de Moldavie à partir de la RSSA de Moldavie et des conquêtes effectuées sur la Roumanie (elle récupère en fait l’ancienne Bessarabie obtenue en 1812, perdue en 1859, récupérée en 1878 et reperdue en 1917).

1991 : la RSS de Moldavie devient indépendante; sa population (un peu plus de 4 millions d’habitants) se décompose alors de la façon suivante :

- 64% de Moldaves,

- 28% de Russo-Ukrainiens,

- 3,5% de Gagaouzes (soit env. 150 000 personnes),

- 2% de Juifs,

- et 2,5% d’autres minorités.

Outre ces 150 000 Gagaouzes de Moldavie, on en recense aujourd’hui environ 50 000 autres qui se répartissent ainsi :

- 25 000 en Ukraine (région d’Odessa),

- 15 000 en Roumanie (Dobroudja),

- 10 000 en Bulgarie (Dobroudja),

soit un total de près de 200 000 Gagaouzes.

Cette population, qui posséda à un moment son propre État souverain (aux XIIIè-XIVè s.) et qui fait donc partie de ce que l’on appelle les nations historiques, qui donna son nom à un territoire aujourd’hui partagé entre deux autres États souverains (la Bulgarie et la Roumanie), qui possède sa propre langue (du groupe turc, proche de l’azéri parlé en Azerbaïdjan), de religion chrétienne orthodoxe, est aujourd’hui éclatée entre quatre États souverains. Faut-il dès lors la considérer comme un peuple, comme une nationalité ou comme une nation? Quelle peut être sa place dans l’Europe d’aujourd’hui? A quelle reconnaissance internationale peut-elle prétendre?

C’est là tout l’enjeu de cette question.

Nous allons donc nous attacher à définir les termes du sujet avant de voir quels furent les idéologies et les moyens qui, du début du XIXè s. à aujourd’hui, tendirent à faire coïncider un groupement humain, une population, avec un espace, un territoire, et quelles formes prirent ces rencontres, de l’Europe dynastique du Congrès de Vienne à l’Europe supranationale de demain, en passant bien sûr par l’État-Nation et la Nation-État.

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auteur :Laurent Bricault   retour au sommaire Terminale Bac Pro
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Dernière mise à jour : 23/06/06