II LA NAISSANCE DES ÉTATS-NATIONS ET DES NATIONS-ÉTATS

 

1- Définitions

a- L’État

L’État, pour reprendre la définition de R. Carré de Malberg, Contribution à la théorie générale de l’État (1921), est "une communauté d’hommes, fixée sur un territoire propre et possédant une organisation d’où résulte pour le groupe, envisagé dans ses rapports avec ses membres, une puissance suprême d’action, de commandement et de coercition" (in R. Brunet et alii, Les mots de la géographie, p. 198). L’État est l’incarnation de ce territoire sur le plan international, une autorité politico-administrative porteuse de la souveraineté de celui-ci, éventuellement au nom de la nation qu’il représente : on a alors affaire à un État-Nation. La mise en forme de ce concept est due là encore à la Révolution française et la France, au début du XIXè s., est l’État-Nation par excellence.

A l’inverse, lorsque le groupement humain qui s’est approprié ce territoire se définit d’abord comme une nation, on a affaire à une Nation-État.

S’appuyant sur le sentiment national hérité du romantisme et de 1848, la création d’une nation individuelle et reconnue devient pour beaucoup le but majeur. On assiste alors à la définition du principe des nationalités et à la naissance des nationalismes.

b- La (et les) nationalité(s)

L’évolution du terme nationalité est intéressante et mérite que l’on s’y arrête un instant. Le terme apparaît tout d’abord au XVIIè s. en Espagne "nacionalidad" et en Angleterre "nationality". Attesté en français vers 1770, il prend le sens de "conscience nationale" et inspirera par la suite les mouvements de 1848. On constate ensuite un glissement de sens assez fort dans la définition de ce même terme au pluriel. Le principe des nationalités désigne alors l’aspiration à l’unité ou à l’indépendance des peuples sans État. Perdant ainsi une partie de son sens, le singulier ne va alors plus signifier que l’appartenance légale d’une personne à un pays lorsque le mot "naturalité" (au sens de "naturel" d’une nation, sens conservé aujourd’hui encore dans le vocable "naturalisation") tombe en désuétude, vers 1835. Le mot sera remplacé dans son sens premier par le terme nation au début du XXè s.

En droit français, la nationalité (au sens dernier du terme), peut être héritée ou acquise. Il s’agit en quelque sorte d’un statut juridique définissant la totalité des droits et des devoirs liant un individu à l’État, qui est la seule instance capable de garantir et de légitimer cette nationalité. En France, la nationalité et la citoyenneté sont traditionnellement confondues. C’était l’un des points centraux du débat récent sur le vote des immigrés ou, plus largement, des non-nationaux. La conception "française" de la nation est, dans les faits, basée sur un très fort processus d’intégration proche de l’assimilation. Pour voter, pour occuper un poste de fonctionnaire, l’étranger doit s’intégrer, ce qui passe par la maîtrise de la langue française et l’acceptation des valeurs nationales que sont la constitution, la laïcité, la république, les droits de l’homme etc. De fait, l’intégration passe par la culture, alors que la conception révolutionnaire de la nationalité se veut a-culturelle. Jusqu’en juin 1994, seuls des nationaux pouvaient voter lors d’une élection en France. Ce n’est plus le cas. Les ressortissants des autres États de l’Union européenne, sous certaines conditions, ont pu voter en France lors des dernières élections européennes, avalisant ainsi le divorce réel mais jusqu’ici non reconnu entre citoyenneté et nationalité. Ce qui modifie considérablement notre conception républicaine de l’intégration.

Dès lors, on peut en effet se demander si l’intégration culturelle qui fut la règle en France depuis des siècles n’est pas en train de s’effacer au profit d’une intégration plus économico-sociale. C’est un élément, important parce que fondamental, qui invite à se demander dans quelle mesure l’État-Nation est pérenne.

c- Les nationalismes

Pour simplifier, le terme nationalisme, qui apparaît en français dans les dernières années du XVIIIè s., connote à l’origine l’esprit révolutionnaire et démocratique, s’attache ensuite à définir le sentiment patriotique, comme chez Lamartine, pour attester enfin, après 1870, un particularisme outrancier associé de plus en plus souvent à l’extrémisme de droite.

Mais il est temps de revenir à la carte de l’Europe en 1850. Elle va se modifier sous l’effet résultant de deux formes de nationalismes :

23/06/06t ce que l’on appellera le nationalisme de puissance, expression idéologique des partisans d’un État fort désireux d’étendre son territoire : c’est le cas de la Prusse et de la Russie.

- d’autre part ce que l’on appellera cette fois le nationalisme d’existence, expression idéologique des peuples sous domination étrangère : la liste est longue, mais les deux Empires qui vont se trouver confrontés à ce type de nationalisme sont l’Autriche et la Sublime Porte.

 

2- La Russie, l’Italie et l’Allemagne de 1850 à 1871.

a- La Russie

Nicolas Ier, poursuit, au Sud-Ouest de son Empire, deux objectifs majeurs :

- tenir les détroits des Dardanelles et du Bosphore, alors contrôlés par l’Empire ottoman;

- apparaître comme le protecteur des populations orthodoxes des Balkans.

L’occupation, en 1853, de la Moldavie et de la Valachie par les troupes russes entraîne le Tsar dans la guerre de Crimée et s’achève par les deux traités de Paris de 1856 et 1858 qui donnent naissance, de fait, au grand dam du pouvoir moscovite, à un nouvel État, la Roumanie.

b- L’Italie

Le président du conseil du royaume de Piémont-Sardaigne, Camillo Cavour, au pouvoir depuis 1852, a fait en quelques années du Piémont un État relativement développé, pourvu d’une Constitution prévoyant l’élection d’une chambre au suffrage censitaire (où le droit de vote est réservé aux contribuables versant un montant minimal d’impôt, le cens) , ce qui en fait un véritable îlot de liberté pour tous les libéraux de la péninsule, qu’il soient sous la domination des Autrichiens, des Bourbons napolitains ou du Pape. L’unité passant par l’expulsion des Autrichiens, Cavour demande l’aide de la France dans le conflit qu’il prépare, en retour du soutien apporté à Napoléon III durant la guerre de Crimée. Résumons les phases principales de cette période :

- la guerre austro-sarde de juin-juillet 1859, déclenchée inconsidérément par les Autrichiens se solde par le rattachement de la Lombardie au Piémont-Sardaigne; en remerciement de l’aide apportée aux Piémontais, la France reçoit le Comté de Nice et la Savoie;

- dans le Sud, l’expédition des Mille dirigée par Garibaldi vient à bout du royaume des Deux-Siciles, mais Cavour l’empêche de créer une République; bloqué, Garibaldi se rallie au roi du Piémont et les territoires qu’il a libérés sont rattachés au Piémont-Sardaigne en 1860;

- par plebiscite, les États d’Italie centrale sont rattachés au Piémont au printemps 1860.

- le 14 mars 1861, Victor-Emmanuel II, roi du Piémont-Sardaigne, devient roi d’Italie, mais il reste à parfaire l’unité, qui sera obtenue indirectement grâce aux Allemands.

- en effet, la déroute autrichienne à Sadowa en 1866 contraint François-Joseph Ier à abandonner la Vénétie à l’Italie et la capitulation de Sedan interdit à la France de protéger plus longtemps les États pontificaux, qui sont rattachés à l’Italie le 20 septembre 1870.

L’Italie est née. Mais il reste à faire les Italiens, comme le répétait souvent Cavour et surtout à consolider le Royaume. Car nombreux sont les problèmes qui subsistent. Le contraste économique entre le Nord et le Sud s’affirme de plus en plus; le système politique repose sur une base électorale étroite, d’autant que le Pape Pie IX interdit aux catholiques de voter pour protester contre la perte des États pontificaux (la suffrage universel est instauré en 1912); enfin l’unité n’est pas parfaite puisque subsistent ce que l’on appelle des terres irrédentes (non rattachées : le Trentin, Trieste, Gorizia, l’Istrie, Fiume et la Dalmatie) où vivent des populations italiennes.

 

c- L’Allemagne

La réalisation de l’unité allemande est le fait de la volonté du chancelier de Prusse Otto von Bismarck, adepte convaincu de la Realpolitik. Pour lui, elle doit se réaliser en deux étapes :

- unir les États d’Allemagne du Nord en supprimant l’influence des Habsbourg, prépondérants au sein de la Confédération germanique;

- unir les États d’Allemagne du Sud en abaissant la puissance française et en disposant du royaume de Bavière, alors aux mains des Wittelsbachs que des liens matrimoniaux unissent aux Habsbourgs.

S’appuyant sur le Zollverein, une union douanière entre plusieurs États allemands réalisée à partir de 1828 à l’initiative de la Prusse, union mise à mal par l’échec des révolutions de 1848, ainsi que sur le potentiel militaro-industriel de la Prusse des Hohenzollern, Bismarck est cependant confronté à une difficulté majeure, l’opposition traditionnelle entre les Allemands du Sud, catholiques ruraux proches des Autrichiens et les Allemands du Nord, protestants engagés dans la révolution industrielle. C’est dans ce contexte qu’intervient la définition "allemande" de la nation, qui vise, entre autres, à dépasser ce clivage. C’est un succès puisque l’unité allemande va se réaliser en moins de cinq ans :

- dans un premier temps, en 1864, Bismarck entraîne les Autrichiens dans une guerre contre le royaume de Danemark, pour s’approprier deux duchés peuplés en majorité d’Allemands. Le Danemark vaincu, le Schleswig revient à la Prusse et le Holstein à l’Autriche;

- puis prenant prétexte d’une mésentente entre le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche au sujet des duchés du Schleswig et du Holstein désormais administrés conjointement par les deux souverains, la Prusse déclare la guerre à l’Autriche et remporte en juillet 1866 la bataille de Sadowa. La paix de Prague permet alors à la Prusse d’organiser selon ses voeux la Confédération d’Allemagne du Nord dont les Habsbourg sont carrément exclus;

- enfin la rivalité franco-allemande se mue en un conflit déclenché par la France le 19 juillet; la défaite cuisante de Sedan le 2 septembre 1870 entraîne l’intégration des États d’Allemagne du Sud (auxquels s’ajoutent l’Alsace et la Lorraine) à la confédération déjà existante. L’ensemble prend le nom de Deuxième Reich (le premier était celui d’Othon, fondé en 962) et le roi de Prusse Guillaume Ier est proclamé empereur allemand -et non d’Allemagne- dans la galerie des Glaces du château de Versailles le 18 janvier 1871.

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auteuauteur :Laurent Bricault r :   retour au sommaire Terminale Bac Pro
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Dernière mise à jour : 4/03/03