VII LE "PARADOXE" DES ANNÉES 90, ENTRE RETOUR APPARENT DES NATIONALISMES ET SUPRANATIONALITÉ

1- Le renouveau des nationalismes : une illusion occidentale?

L’effondrement brutal du système politique communiste en Europe de l’Est redonne une certaine audience, en Occident, aux nationalismes longtemps étouffés sous une chape de plomb, mais qui n’en avaient pas disparu pour autant. Toute une série d’États vont voir le jour en quelques années. Mais il faut remarquer que seules des frontières intérieures séparant des républiques fédérées sont concernées. Les anciennes RSS, la Slovénie, la Croatie et les autres républiques yougoslaves ont fait sécession en droit, puisque les Constitutions des fédérations auxquelles elles appartenaient leur en laissaient la possibilité. Ces frontières, d’intérieures, sont devenues de facto internationales. Seul le non respect de la Constitution yougoslave par les dirigeants serbes va conduire à la guerre européenne la plus meurtrière depuis 1945.

Récapitulons :

- le 3 octobre 1990, la RDA et la RFA s’unissent au sein de la République Fédérale Allemande;

- l’URSS éclate et les républiques passées sous le joug soviétique en 1940 (les trois pays baltes) retrouvent leur indépendance (en août 1991), de même que les autres RSS. C’est aussi le signal du début d’affrontements entre anciennes RSS nouvellement indépendantes (la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie au sujet du territoire arménien du Haut-Karabagh enclavé en Azerbaïdjan), mais aussi entre populations d’anciennes RSSA ou RA désireuses d’acquérir leur indépendance ou du moins une plus large autonomie face aux nouveaux États (soulèvement ossète en Géorgie contre la georgiannisation du pays, soulèvement tchetchène en Russie de 1994 à 1996).

- La fédération yougoslave implose et la Slovénie, la république à la population la plus homogène (90% de Slovènes) acquiert pour la première fois dans l’Histoire son indépendance le 25 juin 1991, une indépendance qui n’est pas remise en cause par le court affrontement armé qui oppose les forces armées slovènes à l’armée fédérale yougoslave dirigée par les Serbes. Le même jour la Croatie proclame elle aussi son indépendance, mais la présence non négligeable de Serbes sur son territoire (11% de la population totale, contre 75% de Croates) entraîne un conflit avec la Serbie, qui va durer six mois. Cependant le conflit le plus terrible qu’ait connu l’Europe depuis 1945 se déroule en Bosnie-Herzégovine. Cette république, qui a pour particularité de réunir sur son territoire des Serbes, des Croates et des Slaves convertis à l’Islam lors de l’occupation turque, ces "Musulmans" érigés en nation par Tito, proclame son indépendance le 1er mars 1992. Pendant trois ans et demi les combats feront rage entre Musulmans bosniaques, Serbes et Croates, jusqu’aux accords de Dayton du 21 novembre 1995 qui mettent fin au conflit en entérinant la partition du territoire entre la République serbe de Bosnie (49% du territoire) et la Fédération croato-musulmane de Bosnie (51% du territoire), même si la Bosnie reste, pour le moment et en théorie, indivise, avec pour unique capitale Sarajevo. Tout laisse pourtant à penser que les accords de Dayton resteront à terme lettre morte et que la partition de la Bosnie n’est plus qu’une affaire d’années, comme le laisse supposer l’accord entre la Serbie et la République des Serbes de Bosnie, signé le 28 février 1997, établissant des relations spéciales entre les deux pouvoirs, qui nient de fait l’intégrité territoriale de la Bosnie. Le départ des derniers soldats de l’O.T.A.N. pourrait à terme sonner le glas de la république de Bosnie-Herzégovine. Une quatrième république, la Macédoine obtient quant à elle son indépendance en 1991, à la grande ire de la Grèce pour qui il n’y a pas d’autre Macédoine que grecque. Après bien des tergiversations européennes pour ne pas trop heurter les Grecs, la république est enfin reconnue sous ce nom en 1996, après la levée du veto grec. Mais la Bulgarie considère toujours que ce territoire est sien depuis les guerres balkaniques de 1912-1913. Enfin, la Serbie, avec les territoires "autonomes" du Voïvodine (Hongrois et Tsiganes) et du Kosovo (Albanais) et le Monténégro, mais peut-être plus pour longtemps pour ce dernier, si l’on en juge par les résultats de la dernière élection présidentielle monténégrine, restent unis au sein d’une fédération yougoslave fort rétrécie, la question du Kosovo ajoutant désormais à la réduction de la souveraineté yougoslave. Dix ans de guerres auront fait au moins 250 000 morts et entraîné le déplacement de près de 4 millions de personnes.

- le 1er janvier 1993, intervient la partition en douceur de la Tchécoslovaquie, devenue à l’Ouest la République tchèque (capitale Prague) et à l’Est la République slovaque (capitale Bratislava), partition qui pourrait bien être remise en cause d’ici peu, tant elle semble peu satisfaisante aux deux parties.

- par ailleurs, on peut se demander combien de temps la Belgique pourra résister à la partition, alors que certains en appellent23/06/06e à la France.

- à l’inverse, la Biélorussie, à l’initiative autoritaire de son président Loukhatchenko, semble se diriger vers un retour au sein du giron russe.

- un dernier problème, original en cette période de morcellisation de l’Europe, celui de la Hongrie, qui n’a jamais vraiment digéré le traité du Trianon, et qui voit aujourd’hui encore plusieurs millions de Hongrois vivre dans les états limitrophes (en Voïvodine, en Transylvanie, dans le Burgenland et en Slovaquie). Le récent traité conclut, en mars 1995, à Paris, entre la Slovaquie et la Hongrie devrait permettre de résoudre les difficultés générées par cette situation. Un accord analogue a depuis d’ailleurs été conclu entre Budapest et Bucarest.

2- une autre Europe : la question de la supranationalité

L’Europe des années 90 est à un nouveau tournant de son histoire. Car depuis 1957, une nouvelle Europe se dessine, tant bien que mal, à l’Ouest du continent. Une Communauté Économique Européenne à Six, puis à Neuf, à Dix, à Douze enfin, qui laisse place à l’heure actuelle à une Union Européenne à Quinze, sans oublier les six États admis à négocier à partir de 1998 leur entrée future dans l’U.E., à l’horizon 2005, c’est-à-dire Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovénie. Lorsque cette construction sera achevée, une nouvelle forme de nation existera.

Mais on peut se demander quel visage pourra avoir cette nouvelle Europe :

S’agira-t-il d’une Europe fédérale telle que rêvée par Jean Monnet?

La question de la supranationalité de l’Europe communautaire est au centre du débat politique depuis plusieurs années. A y regarder de près, le traité de Maastricht confirme la construction d’une Europe fédérale en matière économique et monétaire, avec délégation voire abandon du pouvoir de décision au profit d’une autorité supérieure, en l’occurrence la Commission de Bruxelles, mais aussi bientôt la Banque centrale européenne de Francfort; cependant, en matière politique, il ne bâtit qu’une coopération interétatique.

S’agira-t-il d’une Europe des nations telle qu’envisagée par le Général de Gaulle et François Mitterrand?

Il est clair qu’un pays comme la France -ne parlons pas du Royaume-Uni- affirme sans cesse l’impossibilité de déléguer à un organisme supranational (Commission de Bruxelles ou autre) la souveraineté nationale. La voie à adopter serait alors une Confédération au sein de laquelle plusieurs unités politiques se partageraient le pouvoir (un Conseil européen réformé, en quelque sorte).

Ou bien se dirige-t-on vers une Europe des régions comme l’évolution interne des États de l’Europe occidentale pourrait le laisser entrevoir?

En effet, on assiste depuis quelques années à la résurgence de micro-nationalismes ou de régionalismes au sein des États-Nations (basque, corse, lombard, écossais, gallois, catalan, etc.), qui expriment tous une velléité de détachement du pouvoir central, que cela s’exprime par des actions violentes (corse, basque), des tentatives politiques (la Padanie de la Ligue du Nord de Bossi, la Catalogne davantage tournée vers l’Europe que vers Madrid la Castillane), ou des réalités économiques. Plusieurs pays d’Europe occidentale sont déjà des fédérations (Allemagne, Belgique, Suisse), d’autres sont en passe de le devenir de droit sinon de fait (Italie, Espagne), tandis qu’en France la loi de décentralisation de 1982 a redonné vie aux régions. Même si le découpage administratif de 1964 est parfois à revoir sinon à construire, force est de reconnaître que certaines régions sont désormais plus tournées vers leurs voisines européennes que vers Paris : la région Midi -Pyrénées fait plus d’affaires avec la Catalogne qu’avec le reste de la France et l’axe Toulouse-Barcelone, qui laisse totalement en retrait une ville comme Perpignan et qui remet en cause l’existence d’un Roussillon français uni au Languedoc, est l’un des points forts de l’Europe de demain; la région Rhône-Alpes ne cesse de développer ses relations avec la Lombardie et l’Alsace et la Lorraine sont davantage intéressées par le développement de la coopération entre pays rhénans (l’entité SAR-LOR-LUX) qu’avec Paris (il n’y a toujours pas de TGV Paris-Strasbourg).

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auteur :Laurent Bricault   retour au sommaire Terminale Bac Pro
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Dernière mise à jour : 23/06/06