Article du quotidien Libération du samedi 4 et dimanche 5 juin 1983
LES OBSEQUES DES DEUX POLICIERS TOURNENT EN MANIF

A la préfecture de police, se déroulaient hier matin, en présence de Gaston Defferre et de Joseph Franceschi, les obsèques des deux policiers tués mardi. Les syndicats de droite de policiers ont crié « Franceschi menteur », «  Badinter au cimetière »

     Les cloches de la Sainte-Chapelle sonnaient à toutes volées lorsque à 9h10 hier les grandes portes de la préfecture de police de Paris s’ouvrirent pour laisser passer les corbillards. Silence et recueillement. Tous étaient là. Les représentants de chaque corps, les CRS, les gardiens de la paix, les inspecteurs et les commissaires dans leurs uniformes bordés de feuilles d’acanthe. Les responsables des syndicats et, bien sûr, les copains avec leurs baskets blanches et leurs blousons. Droits, sérieux, la mine de circonstance. Deux mille fonctionnaires pour rendre hommage à leurs «  collègues, victimes du devoir. »
     9h15. Voici les veuves, endeuillées et dignes. L’une s’avance, droite, enceinte de huit mois. L’autre, effondrée, s’accroche au bras de sa fille. Sous un dais gris, noir et violet frappé des initiales des deux gardiens de la paix abattus mardi dernier, ensemble, elles s’assoient. Pas un murmure. La Marseillaise se fait grave. Sans bruit, entrent les officiels. Gaston Defferre et Joseph Franceschi suivis du maire de Paris, du préfet de police Perrier et du préfet de région. Roulements des tambours. Defferre s’incline devant ces femmes, serre quelques mains, murmure ses condoléances. Puis Franceschi, puis Chirac, puis Perrier.
     Repos ! Garde à vous ! Ouvrez le ban. 9h40. Une voix anonyme résonne dans un haut-parleur : « Le gardien de la paix Emile Gondry est cité à l’ordre de la Nation. C’était un policier dynamique et courageux qui avait une haute conscience professionnelle » .Sur le drapeau bleu-blanc-rouge qui enveloppe son cercueil, on accroche la Légion d’honneur. Et la médaille d’or pour acte de courage et de dévouement. Et la médaille d’honneur de la police. Et la médaille de Ville de Paris. De nouveau la micro, fort, qui emplit la cour : « Claude Caiola est cité à l’Ordre du mérite, c’était un policier courageux… ». Roulement de tambours. Un silence. Les pas crissent, les gens toussent. Le temps est si lent. Sonnerie aux morts, trompettes déchirantes.
     Devant ces policiers au cœur qui s’épanche, Franceschi monte à la tribune et lance sans beaucoup se tromper : «  C’est une intense émotion qui nous unit ce matin devant les corps, autour de leurs familles si cruellement atteintes ». Oraison funèbre attentivement écoutée. « Ces deux hommes représentaient l’image du policier au service de la population, tel qu’on doit être pour assurer sa grande mission, ouverts vers l’extérieur, sachant se faire respecter sans autoritarisme. Ils connaissaient les dures servitudes de leur métier, les graves et nombreux risques qu’il comporte, risques pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême ».
     Quelques sifflets se font entendre. Ils viennent du dehors, loin derrière. La cour d’honneur semble être encore protégée. Imperceptiblement, vers 10h, l’impatience gagne dans les rangs jusqu’alors si calmes. Pourquoi les corbillards chargés de gerbes ne quittent-ils pas plus vite la Préfecture ? Ah, enfin, ils disparaissent.
     Les portes se referment derrière eux. La voie est libre. Dégagés de toute obligation de réserve, les policiers (pas tous) se mettent à crier : « Badinter démission, Badinter démission ! » Ce qui était prévu vient d’arriver. Dans cette enceinte devenue subitement fosse aux lions, Franceschi et Defferre activent le pas, s’empressent de rejoindre leur véhicule couverts d’injures. (…). « Assassins ! »
     Les organisateurs s’ époumonent : « Messieurs, restez calmes, la cérémonie n’est pas encore terminée ». Indifférence générale. La sécurité est débordée. Furieux, une vingtaine de policiers, dans la confusion la plus totale, essayent de suivre les ministres. Bernard Deleplace, le secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police qui avait mis en garde les policiers contre toute récupération politique par les syndicats de droite, est poussé vers une porte dérobée, protégé par sa garde prétorienne.

« BADINTER DEMISSION »

     Le flot des fonctionnaires se répand place du Marché aux fleurs. Les responsables de l’Union des syndicats catégoriels (droite) qui avaient appelé « tous les fonctionnaires à venir assister en masse aux obsèques », passent les consignes. En douce. « Pour la manif, restez là. On va place Vendôme ». La vague grossit. Les flics envahissent la chaussée. Le cortège est très vite constitué, preuve d’une bonne synchronisation. Cinq cents, huit cents, mille, mille cinq cents. Ceux de la brigade du métro se fondent dans la troupe, facilement repérables : ils sont en uniforme. En tête de la manifestation, les secrétaires généraux de l’USC. Jean-Pierre Pierre-Bloch, conseiller municipal RPR de la mairie de Paris viendra s’y joindre. Une seconde, le temps de déclarer : « Je suis toujours là quand mes amis policiers sont en difficulté ». Juré, craché. Le responsables qui marchent bras dessus, bras dessous, assure que le défilé sera « digne et silencieux « .
     Trop tard. Mille cinq cents policiers hurlent « Badinter démission ! » Le slogan sera repris en Force jusqu’au ministère de la Justice. Inlassablement, avec leurs sifflets, leurs sirènes, aidés par les applaudissements des Parisiens, ils crieront sans relâche : « Badinter à Fresnes », «  Badinter au trou », « Badinter gangster ».

« CETTE FOIS , NOUS AVONS ETE CALMES »

     La place Vendôme approche, la tension monte encore. « Vengeons nos collègues, vengeons nos collègues ».      Voilà l’entrée du ministère. Devant, un escadron de gardes mobiles, et un cordon de gardiens de la paix, à la grise mine.  La foule se répand, fait masse.  Rencontre insolite entre ces fonctionnaires d’un même corps mais, pour l’occasion, pas du même côté de la barrière. Vont-ils se bousculer ? En signe de solidarité, les gardiens de la paix retirent leurs képis. Applaudissements généreux. Serrements de mains chaleureux. Les mille cinq cents hommes entonnent la Marseillaise. Une minute de silence. Un discours musclé au mégaphone : « La preuve est faite. M. Badinter sait que les policiers mécontents ne se laisseront pas mener par le bout du nez ». Fin de la manif. A midi, par petits groupes et dans le calme, les flics rentrent dans leurs commissariats en promettant : «  Cette fois, nous avons été calmes. La prochaine fois, sûrement pas ».

Véronique BROCARD
LIBERATION SAMEDI 4 ET DIMANCHE 5JUIN 1983
 

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Dernière mise à jour, le 11/01/04