Arrivée à Rome des Livres Sibyllins

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     Voici un magnifique passage d'Aulu-Gelle, qui offre de nombreuses perspectives de recherche et d'exploitation. Son ouvrage porte le nom curieux de Noctes Atticae parce qu'il a été commencé à Athènes pendant un séjour d'hiver. On imagine presque cette collection de considérations savantes, philologiques, anecdotiques ou historiques servant à meubler les réunions nocturnes des hautes classes. On pourra donc illustrer le texte par :
  1. L'histoire de la Sibylle de Cumes : dans Virgile (En, VI, passim), elle fournit à Enée le rameau d'or qui lui permet de descendre aux Enfers ; elle avait obtenu l'immortalité en oubliant de demander à ne pas vieillir, et dans le Liber Memorialis, 8.16, de Lucius Ampelius, on a ce remarquable passage :
       Bargylo est fanum Veneris super mare ; ibi est lucerna super candelabrum posita lucens ad mare sub divo [caelo], quam neque ventus extinguit, nec pluvia aspargit. sed et Herculis aedes antiqua ; ibi e columpna pendet cavea ferrea rotunda in qua conclusa Sibylla dicitur.
    Cette curiosité est attestée dans un non moins curieux passage de Pétrone, 48.8, où Trimalchion se vante (j'ai dû hélas latiniser l'alphabet grec pour éviter un affichage incompréhensible sur les machines non hellénistes) :
         ... nam Sibyllam quidem Cumis ego ipse oculis meis vidi in ampulla pendere, et cum illi pueri dicerent : Sibylla, ti théleis ? respondebat illa : apothanein thelo.
    L'image de Sibylle a été utilisée dans les premiers vers du dies irae :
    Dies irae, dies illa
    solvet saeclum in favilla :
    teste David cum Sibylla.

    L'église, en effet a vite rangé les sibylles au côté des prophètes : « la Sybille a fort bien annoncé plusieurs poincts concernans la venue, nativité de nostre Seigneur Jesus Christ, & miracles qu'il devoit faire devant sa mort & passion » Conti, Mythologie, IV, 10. Rabelais mène Panurge jusqu'à la chaumière de la sibylle de Panzoust. (Tiers Livre, XVI sqq) ;
  2. Les mythographes répertorient jusqu'à dix sibylles. Trouver lesquelles.
  3. Le récit est construit comme un conte, avec ses passages répétitifs. On peut essayer de représenter cette structure. La disparition définitive de la vieille femme renforce encore cette impression.
  4. Les Livres Sibyllins apparaissent souvent chez les historiens. On peut rechercher les passages chez Tite Live (9 fois), Tacite, Salluste, l'Histoire Auguste, Valère Maxime, et Varron. L'expression employée par tous est ire ad sibyllinos libros. On peut imaginer en quoi consistait la cérémonie, qui rappelle une pratique qui s'est perpétuée : les sorts virgiliens, qui consiste à ouvrir au hasard un Virgile et à interpréter les premiers vers rencontrés dans le contexte de son propre avenir. D'autres auteurs ont par la suite pris la place de Virgile.
Historia super libris Sibyllinis ac de Tarquinio Superbo rege.
Histoire sur des livres Sibyllins, et au sujet du roi Tarquin le Superbe

In antiquis annalibus memoria super libris Sibyllinis haec prodita est :
Dans les anciennes annales, a été publié ce récit sur les livres Sibyllins :

Anus hospita atque incognita ad Tarquinium Superbum regem adiit nouem libros ferens, quos esse dicebat diuina oracula; eos uelle uenundare.
Une vieille femme étrangère et inconnue fut trouver Tarquin le Superbe, portant neuf livres, disant qu'ils étaient des oracles sacrés et qu'elle voulait les vendre ;

Tarquinius pretium percontatus est. Mulier nimium atque inmensum poposcit ; rex, quasi anus aetate desiperet, derisit.
Tarquin en demanda le prix. Cette femme exigea [une somme] excessive, et considérable ; le roi, comme si la vieille femme avait perdu la raison à cause de son grand âge, se moqua d'elle.

Tum illa foculum coram cum igni apponit, tris libros ex nouem deurit et, ecquid reliquos sex eodem pretio emere uellet, regem interrogauit.
Alors devant le réchaud, elle mit au feu et brûla trois des neuf livres et demanda au roi s'il voulait acheter les six restants au même prix.

Sed enim Tarquinius id multo risit magis dixitque anum iam procul dubio delirare.
Mais alors Tarquin rit encore plus et dit que la vieille femme, cette fois c'était sûr, était devenue folle.

Mulier ibidem statim tris alios libros exussit atque id ipsum denuo placide rogat, ut tris reliquos eodem illo pretio emat.
La femme, au même endroit, aussitôt, brûla trois autres livres et tranquillement, fait de nouveau cette demante : qu'il achète les trois restants au même prix.

Tarquinius ore iam serio atque attentiore animo fit, eam constantiam confidentiamque non insuper habendam intellegit, libros tris reliquos mercatur nihilo minore pretio, quam quod erat petitum pro omnibus.
le visage de Tarquin devient désormais sérieux et son état d'esprit plus attentif ; il comprend que cette persévérance et cette assurance ne doivent pas être prises à la légère ; il tente de marchander les trois livres restants sans obtenir le moindre rabais par rapport au prix demandé pour tous.

Sed eam mulierem tunc a Tarquinio digressam postea nusquam loci uisam constitit.
De plus, il fut établi que cette femme, lorsqu'elle eut quitté Tarquin, ne fut plus vue nulle part.

Libri tres in sacrarium conditi 'Sibyllini' appellati; ad eos quasi ad oraculum quindecimuiri adeunt, cum di immortales publice consulendi sunt.
Les trois livres, gardés dans une chapelle, furent appelés 'Livres Sibyllins' ; les quindecimvirs y vont comme on va à un oracle, lorsqu'il faut consulter publiquement les dieux immortels.

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers
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Latin
Dernière mise à jour : 27/10/98