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Martial, livre X (1)
       Cinq épigrammes assez différentes les unes des autres. Cette diversité, sans doute due à mon choix, fait penser à La Bruyère.

10.17
Si tu appelles faire un don promettre et ne pas donner, Caius,
Je te dépasserai par mes dons et présents :
Reçois tout l'or que l'Asturien creuse dans les champs galiciens,
Tout celui que roule l'onde du riche Tage,
Tout ce que l'Indien noir trouve dans l'algue de la Mer Rouge,
Et tout ce que l'unique oiseau garde dans son nid,
Toute ce que Tyr la traîtresse récolte pour le Phénicien empourpré :
Tout ce qu'ils ont tous, reçois le de manière dont tu donnes.
       parodie évidente de poésie virgilienne : évocation de pays lointains, choix et place des épithètes. L'unique oiseau est le Phénix. Tyr est la cité de la pourpre. Sens précis de quomodo ?

10.19
Marius n'invite pas à dîner, il n'envoie pas de présents,
Il ne se porte pas garant, ne veut pas prêter : il n'a rien.
Pourtant la foule ne manque pas, pour soigner cet ami stérile.
Ah ! que tes toges, Rome, sont bêtes !
       Turba : turba clientium ; togae est une métonymie pour togati clientes. Pièce très belle, assez difficile à bien percevoir : Il y a peut-être de l'effronterie à rapprocher la majesté de la toge et l'épithète fatuae, qui peut aussi avoir le sens de « qui a perdu la tête ». L'idée serait alors : Je croyais que la seule loi du client était l'intérêt : on cultive un patron comme un champ : inutile de se donner du mal pour une terre stérile. Les clients de Marius sont donc fous ? Mais Martial se sert de ce pessimisme apparent pour nous montrer qu'il existe encore à Rome des amitiés désintéressées. C'est ce qui fait la beauté de ces quatre vers : de l'admiration cachée sous une feinte raillerie. Remarquer la formule lapidaire : sed nec habet. : « mais il n'a pas non plus »

10.8
Paule désire m'épouser, moi, la prendre pour femme,
Je ne veux : elle est vieille. Je voudrais, si elle était plus vieille.
Ce cynique captateur d'héritage (ego) n'est pas Martial, mais celui qu'il attaque. J'ai essayé de conserver le rejet ducere Paulam / nolo. Remarquer la différence nubere - uxorem ducere.

10.21
A quoi te sert, Sextus, je te demande,
d'écrire des vers que Modestus lui-même,
que Claranus comprendraient avec peine ?
il leur faut Apollon, pas un lecteur.
Tu juges que Cinna fut plus grand que Virgile.
On louera donc tes vers : mais les miens, Sextus,
Plaisent aux grammairiens, comme sans grammairien.
Apollon, parce que l'oracle de Delphes lui était consacré. La sibylle elle-même serait impuissante, elle devrait appeler son maître pour comprendre la poésie de Sextus. Modestus (Suet. Gram.& Rhet., 20, 3), Claranus ( Sen. Ep., 66), et Cinna (Virg. Ecl. 9.35) sont des personnages réels. Préciser la différence entre le grammaticus latin, et le grammairien moderne. L'idéal de Martial se rapproche de celui de Rabelais : Ecrire des pages agréables, mais avertir son lecteur que comme le chien qui ronge l'os, il est bon de le rompre pour trouver la substantifique moëlle.

10.22
Tu demandes, Philène, pourquoi
Je sors souvent le menton couvert d'une compresse,
ou pourquoi, même si ma lèvre n'est pas gercée, je la peins de céruse blanche ?
Je ne veux pas te baiser.
       Les embrassades étaient à la mode dans le milieu mondain. La misogynie de l'auteur (il n'était pas le seul ) se manifeste encore ici. La céruse, à base de plomb, était très couramment utilisée. Il semble pourtant que les latins aient été informés des dangers de ce métal ( Vitruve, Arch 8.6.9 ).

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : Latin Dernière mise à jour : 31/08/99