Martial, livre II

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  1. L'ensemble de ces épigrammes est intéressant pour leur composition. On pourra étudier :
  2. l'ordre des mots, les reprises, les accumulations ;
  3. l'art de la chute : brièveté, surprise ;
  4. la satire : fâcheux, flatteurs, fats, poseurs, sots, désœuvrés. Comparer avec les personnages de La Bruyère et de Molière.
  5. les sentiments de Martial : dégoût, mais aussi recherche d'une relation plus authentique (ep. 55). On finit par comprendre que Martial attaque un milieu social dont il a aussi besoin.

III
Sextus, tu ne dois rien, tu dois rien, Sextus, j'en conviens.
Ne doit en effet, Sextus, que celui qui peut payer.
VII
Tu déclames élégamment, tu plaides, Atticus, élégamment,
Tu racontes de belles histoires, tu fais de beaux poèmes,
Tu composes de beaux mimes, de belles épigrammes,
Tu es un grammairien élégant, un astrologue élégant,
Tu chantes élégamment, élégamment tu danses, Atticus,
Tu es élégant à la lyre, tu es élégant à la balle.
Tu ne fais rien bien, mais tu fais tout élégamment :
Veux-tu que je dise ce que tu es ? tu es un grand... ardélion.
Pour comprendre la chute, il faut avoir compris le sens de ardalio, ce qui demande une recherche préalable. Mieux vaut donc faire la recherche avant. Les occurrences du mot sont rares. Deux chez Martial, une chez Phèdre (II, 5), mais cette dernière est très instructive, et mérite d'être lue : un esclave de Tibère s'empresse devant lui lors d'une de ses visites dans sa villa de Misène, et l'empereur finit par lui dire : la liberté, quand on est mon esclave, coûte beaucoup plus cher que ça.
Le sens de
bellus, adj. et de belle, adv., pose lui aussi problème. On le voit ici opposé à ses paronymes bonus/bene, donc légèrement dépréciatif, mais sans condamner. Martial joue sur cette ambiguïté pour retarder la chute jusqu'au dernier mot, qui sonne comme une insulte.
Une interprétation possible de l'éprigramme est donc : ton élégance n'est qu'un moyen de te montrer. Tu agis pour l'apparence, et non pour l'art. Les termes modernes et familiers de
frimeur, allié à celui de cireur de bottes pourrait donc donner une idée du sens de ardelio. Mais on peut aussi chercher du côté de freluquet, godelureau.
X
Tu me donnes, Postumus, un baiser à demi-lèvre ;
Merci ! Tu pourrais me priver de cette moitié.
Tu veux me faire un cadeau encore plus grand et inestimable ?
Cette moitié, Postumus, garde-la toi tout entière.
XXI
Aux uns tu tends la lèvre ; aux autres, Postumus, la main.
Tu me dis « Laquelle veux-tu ? choisis. » Je préfère la main.
    Habitude perdue de nos jours, sauf dans certains milieux : au lieu de se serrer la main, les hommes s'embrassent par amitié, et l'habitude s'est répandue au point qu'on hésite entre les deux saluts. Comparer avec l'épigramme XI, qui précède. Peut-on supposer que la question de Postumus vient de ce demi-baiser. Il est à regretter que nos élèves ne soient plus capables de comprendre le sens du verbe baiser. Un traducteur est contraint d'en tenir compte.
XXXVIII
Tu me demandes, Linus, ce que me rapporte ma terre de Nomentum ?
Ce qu'elle me rapporte, Linus, c'est que je ne te [t'y] vois pas.
Etude des villae suburbanae qui permettent aux moins pauvres de s'échapper de la Ville, surtout en été. Jeu sur les sens de reddit : argent ou avantage. Linus voulait humilier Martial en lui montrant que son propre domaine est plus rentable.
LV
Tu veux, Sextus, être honoré : je voulais t'aimer.
Il faut bien t'obéir : tu seras honoré, comme tu l'ordonnes :
Mais si je t'honore, Sextus, je ne t'aimerai pas.
Juxtaposition de deux types de relation : le respect (coli) dans une société militairement hiérarchisée, et l'amitié (amare) qui efface les différences de condition.
LVIII
Bien habillé, tu ris, Zoilus, de mes vêtements râpés.
Ils sont peut-être en râpés, Zoilus, mais ce sont les miens.
Sans doute Zoilus se fait-il entretenir. Résonance Cyranienne de l'épigramme : Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul.
LXVII
Tu cours partout ou je vais, Potumus, et me cries
aussitôt, ce sont tes premiers mots : « que fais-tu ? »
Tu le dis dix fois en une heure, si tu me vois dix fois :
Tu n'as je pense, Pustumus, rien à faire.
C'est sans doute le clientélisme qui favorise l'oisiveté de toute une classe de citoyens.
LXXXVIII
Tu ne récites rien et veux, Mamercus, passer pour un poète
Sois tout ce que tu veux, mais ne récite rien !
On peut demander à un élève de dire (en français, mais aussi en latin) cette épigramme en changeant brusquement de ton, et en devenant suppliant au moment de dire dummodo nil recites !

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : Latin Dernière mise à jour : 27/10/98