Comment conserver un amant

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Ce qu'on donne facilement nourrit mal un long amour.
Il faut mêler aux jeux joyeux de rares refus.
Qu'il dorme devant la porte, qu'il dise "O huis cruel !",
Qu'il soit mainte fois humble, mainte fois menaçant.
Nous nous lassons des mets doux, un suc amer nous régénère ;
Souvent la barque meurt, couchée par un vent favorable ;
Voilà pourquoi on ne supporte pas d'aimer son épouse :
Leurs maris les trouvent à leur disposition dès qu'il le désirent ;

Ajoute une porte, et qu'un portier te dise d'un ton dur
"Tu ne peux entrer", tu seras exclu, et l'amour te touchera toi aussi.
Or abandonnez les fleurets mouchetés, qu'on combatte avec des vrais.
J'accepte sans hésiter qu'on m'attaque avec mes propres armes.
Quand un amoureux s'est pris dans tes filets,
Qu'au début il espère être le seul à entrer dans ta chambre.
Ensuite qu'il sente qu'il a un rival, et qu'il partage le privilège de ton lit.
Ote ces artifices, l'amour vieillira.
Le vigoureux cheval ne court bien que lorsque, son carcère ouvert,
il a des concurrents à poursuivre et à dépasser.

Pistes d'étude :

  1. Alternance des destinataires : le tu est le plus souvent une femme, mais parfois un homme. Aucun indice n'annonce le changement. Le locuteur entre même dans le jeu : ferimus représente sans doute tous les hommes, dans lesquels il se compte lui-même.
  2. Le locuteur, donc, est partie prenante. Il accepte volontiers qu'on le maltraite. Il avoue un peu plus loin qu'il n'aime pas avant d'avoir souffert.
  3. La métaphore cynégétique, récurrente dans l'Ars réapparaît avec le terme laqueos. On a aussi le duel à l'épée, gladios hebetes, Qu'Ovide veut sans merci.
  4. Le thème amour/douleur est fort ancien, et trouve sa représentation dans Cupidon, armé de flèches. On peut essayer de le suivre à toutes les époques.
  5. Une cour d'amour, au Moyen-Age, décida que la fine amor ne pouvait s'accomplir dans le mariage. Ovide ne va pas vraiment jusque là, et donne à l'épouse le conseil de ne pas constamment satisfaire son mari.
  6. Poésie et réalité : Le mos maiorum tolère très mal l'adultère. Même si les traditions se sont affaiblies, le sort effroyable des amants adultères devait décourager beaucoup d'envies. L'Ars serait donc un ouvrage entièrement fictif ?

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : Latin Dernière mise à jour : 27/10/98