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Le vrai chien de Trimalchion

[texte]
Le plus célèbre des chiens de Trimalchion est peint à l'entrée de sa maison au dessus de l'inscription CAVE CANEM. Mais il possède aussi un chien plus réel et plus vif.
  1. Texte latin :

    ego respiciens ad Ascylton 'quid cogitas?' inquam 'ego enim si videro balneum, statim expirabo'. 'assentemur' ait ille 'et dum illi balneum petunt, nos in turba exeamus'. cum haec placuissent, ducente per porticum Gitone ad ianuam venimus, ubi canis catenarius tanto nos tumultu excepit, ut Ascyltos etiam in piscinam ceciderit. nec non ego quoque ebrius qui etiam pictum timueram canem, dum natanti opem fero, in eundem gurgitem tractus sum. servavit nos tamen atriensis, qui interventu suo et canem placavit et nos trementes extraxit in siccum. et Giton quidem iam dudum se ratione acutissima redemerat a cane; quicquid enim a nobis acceperat de cena, latranti sparserat, at ille avocatus cibo furorem suppresserat. Petrone, Sat. 72 6-7

  2. Traduction

    Moi, regardant Ascylte,

    - Qu'en penses-tu ? disje. Moi, si je vois un bain, je meurs aussitôt.

    - Approuvons-les, dit-il, et pendant qu'ils vont au bain, nous, dans la foule, sortons.

    Comme j'étais d'accord, conduits par Gitons, nous traversons le portique et arrivons près de la porte, lorsqu'un chien enchaîné nous accueillit avec un tel tumulte qu'Ascylte en tomba même dans un bassin à poissons. En plus, moi, qui étais ivre et avais eu peur d'un chien même en peinture, en portant secours au nageur, je fus entraîné dans le même gouffre. Mais le concierge nous sauva, qui par son intervention, du même coup apaisa le chien et nous tira tremblants au sec. Et Giton, lui, avait depuis longtemps racheté sa vie au chien par un argument extrêmement habile : il avait jeté à l'aboyant, par portions, tout ce nous lui avions passé de notre repas, tandis que le chien, appelé par la nourriture, avait abandonné sa fureur.

  3. Pistes d'étude :
    1. Voici la traduction de Héguin de Guerle (fin du XIXème siècle). Remarquer les libertés prises avec la phrase latine, et les trouvailles qui montre une profonde compréhension du texte.

      Pour moi, regardant Ascylte : - Que ferons-nous ? lui dis-je ; la vue seule du bain est capable de me faire mourir sur le coup. - Dites comme eux, répondit Ascylte ; et, tandis qu'ils se rendent au bain, échappons-nous dans la foule. - J'approuve son idée, et, conduits par Giton, nous traversons le vestibule, et nous gagnons la porte. Nous allions sortir, lorsqu'un énorme chien, quoique enchaîné, nous causa une telle frayeur par ses aboiements, qu'Ascylte, en s'enfuyant, tomba dans un vivier ; et moi, qui, même à jeun, avais eu peur d'un dogue en peinture, non moins ivre que mon compagnon, en voulant le secourir, je tombai dans l'eau avec lui. Heureusement, le concierge vint nous délivrer de ce péril ; sa présence suffit pour faire taire le chien, et il nous tira tout tremblants du vivier. Giton, plus avisé que nous, avait trouvé un admirable expédient pour se garantir des attaques du chien : il lui avait jeté tous les bons morceaux que nous lui avions donnés pendant le repas ; aussi l'animal, occupé à dévorer la pâture qu'il lui offrait, s'était-il calmé sur-le-champ.

    2. La langue :
      • Le subjonctif 1ère personne du pluriel à valeur d'impératif : assentemur, exeamus.
      • Les participes substantivés : natanti, latranti. Ils connotent peut-être une intention humoristique, comme le français lorsqu'il imite la langue juridique (le plaignant, le requérant).
    3. La finesse de Pétrone :
      • sparserat : Giton avait lancé les provisions au chien par petites portions, jetées loin les unes des autres. On comprendra pourquoi.
      • acutissima : montre l'intelligence aiguë et rapide de Giton.
      • La traduction difficile de nec non ego quoque ebrius. Il faut tenir compte de nec non, écrit aussi necnon, et qui a une valeur de renforcement. Mais on peut aussi lire non ebrius etiam pictum timueram canem : j'avais eu peur d'un chien peint alors que je n'étais même pas ivre. Héguin de Guerle a choisi la redondance en traduisant l'une après l'autre les deux lectures.
    4. Giton : Le plus jeune des trois aventuriers, jeune et bel adolescent. On voit bien son rôle dans cet extrait, celui d'un jeune serviteur. Il n'a pas participé au repas comme convive, puisque Encolpe, le narrateur, imitant les autres convives, lui passait, au lieux de ses reliefs, des bons morceaux que le trio se partagerait plus tard. Il est assez malin pour se tirer d'affaire, et en même temps condamner ses amis à se priver d'une nourriture difficilement acquise. Deux détails renforcent cette impression : le superlatif acutissima, l'adverbe iam dudum.
    5. Ladomus: On peut rechercher les éléments de la maison riche : les bains privés, le portique, et même la piscina, qui n'est pas une piscine, mais un bassin d'agrément, où les Romains élèvent des poissons. Leurs favoris sont les carpes et les murènes. Ces dernières, fort venimeuses, ajoutent du piquant à la mésaventure des deux hommes.
    6. Le comique d'accumulation.
      • le chien méchant ;
      • le bain forcé pour un homme qui venait de dire si videro balneum, statim expirabo ;
      • les poissons qui risquent de venir les chatouiller ;
      • la perte des provisions du lendemain, dont ils auraient pu profiter le soir même ;
      • la promesse d'un rhume (trementes) ;
      • la honte ( le chien était enchaîné) ;
      • les vêtements mouillés ;
      • l'obligation certaine d'aller se baigner avec les autres.

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : latin Dernière mise à jour : 18/03/2002