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Carpe !
[texte]
La richesse au service de la médiocrité : Ce passage montre bien le côté satirique de l'ouvre de Pétrone.
  1. Le texte latin : "Carpe" inquit. processit statim scissor et ad symphoniam gesticulatus ita laceravit obsonium, ut putares essedarium hydraule cantante pugnare. ingerebat nihilo minus Trimalchio lentissima voce : "Carpe, Carpe". ego suspicatus ad aliquam urbanitatem totiens iteratam vocem pertinere, non erubui eum qui supra me accumbebat hoc ipsum interrogare. at ille, qui saepius eiusmodi ludos spectaverat, 'vides illum' inquit 'qui obsonium carpit: Carpus vocatur. ita quotienscumque dicit : Carpe, eodem verbo et vocat et imperat'. (Pétrone, 36)
  2. Traduction : "Tranche !" dit-il. Aussitôt s'avança l'esclave trancheur, qui, après avoir exécuté une pantomime au rythme de la symphonie, lacéra le rôti à la manière d'un gladiateur sur un char combattant à la musique de l'orgue. Pourtant Trimalchion jetait d'une voix complètement impassible : "Tranche, Tranche." Moi, je soupçonnai qu'une finesse quelconque se chachait sous ces mots tant de fois répétés, et je ne rougis point de demander à mon voisin de lit ce qu'il en était. Lui, qui avait plus souvent assisté à des manèges de ce genre, me dit : "Tu vois celui qui tranche le rôti ? Il s'appelle Tranche. Ainsi à chaque fois que Trimalchion dit : Tranche, avec le même mot il appelle et il ordonne".
  3. Pistes d'étude :
    1. Révision de l'impératif et du vocatif.
    2. Les mots qui indiquent la découpe du rôti : carpo est le terme propre. Martial (3, 94), et Pétrone lui-même (XL) disent aussi scindere. On peut donc faire des recherches sur d'éventuelles différences de sens entre carpo et scindo. Carpus est un nom d'homme authentique, qui revient souvent. : CIL 06, 00143 AE 1994, 0191 - Carpus Aug(usti) lib(ertus).

      Pétrone emploie aussi le verbe lacero, déchirer. C'est que l'esclave est meilleur danseur que trancheur. On peut ainsi discuter de la traduction de plusieurs mots, dont l'emploi est particulier : obsonium, ingerebat, urbanitas, ludos.

    3. La comparaison entre la découpe d'un rôti et le combat d'un gladiateur : elle est plutôt dérangeante pour nous, et sans doute pour les lecteurs cultivés de l'époque, qui n'aimaient pas les tueries de l'arène (cf. Sénèque). Trimalchion, lui, cherche à imiter le bon goût, mais il tombe malgré lui dans une esthétique beaucoup plus plébéienne.
    4. Une musique vulgaire, comparée à l'orgue hydraulique des combats de gladiateurs. Les origines populaires de Trimalchion apparaissent. Encolpe, le narrateur, est offensé par le bruit et le spectacle, mais Trimalchion parle d'une voix impassible (lentissima voce) : il est habitué à cette musique. Dans de nombreux passages, Pétrone se moque de cette musique trop bruyante. Trimalchion lui-même, dans ses bains privés, est capable de se livrer à des vocalises insupportables.
    5. L'ostentation. Trimalchion insiste bien, pour que nul ne puisse ignorer le jeu de mots. Sans doute les rires des convives n'arrivent pas assez vite, ou peut-être est-il trop satisfait de sa trouvaille. Faire ressortir sa situation pathétique. Toutes proportions gardées, on peut songer au salon de Mme Verdurin. C'est l'occasion de se documenter sur le cérémonial de la cène, dont plusieurs éléments apparaissent ici : musique, présentation et découpage des mets, disposition des lits et des convives.
    6. Les convives sont tous des parasites. La réponse du voisin d'Encolpe paraît neutre, mais il a sans doute lui aussi son opinion sur Trimalchion. La vérité, c'est qu'il est là dans le même but que nos trois protagonistes : bien manger sans payer.

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : latin Dernière mise à jour : 18/03/2002