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Martial, livre VI, commentaire.

6.14
Tu affirmes que tu peux écrire des vers expressifs, Laberius. Pourquoi donc n'en écris-tu pas ? Celui qui peut écrire des vers expressifs, et n'en écrit pas, celui-là, c'est un homme !
Je pense que c'est ironique. On comprend entre les lignes : Toi, Labérius, tu serais un homme ? Tu serais capable de résister à l'envie d'être honoré et admiré ! Ce n'est pas ainsi que je te connais. Si tu pouvais vraiment écrire ainsi, il y a longtemps que tu l'aurais fait et t'en serais vanté. Thomas Farnaby commente ainsi uir : qui possit gloriam contemnere, non ostentando artem suam ac scientiam.

6.17
Cinnamus, tu te fais appeler Cinna. N'est-ce pas là, dis-moi, Cinnamus, un barbarisme ? A ce compte-là si tu t'étais appelé avant Furius, on t'appellerait maintenant Fur (fur, furis, m. : voleur).
Epigramme très fine : Cinna est un nom noble et fameux chez les Romains. Cinnamus, un étranger, tronque son nom pour rehausser son prestige et ajouter la noblesse à la richesse. Barbarismus est une ambiguïté sarcastique : 1. un barbarisme grammatical au sens large, c'est à dire la déformation incorrecte d'un mot, 2. mais aussi un acte de non-romain, le barbare au sens propre étant l'étranger qui ne parle ni le latin ni le grec. Le jeu Furius/fur est un principe très apprécié des latins. Cf. dans Suétone la mésaventure de Florus, qui reprend Vespasien pour avoir dit plostra au lieu de plaustra, et que Vespasien salue le lendemain en l'appelant Flaurus. Le mot fur lui même est très fort. Plaute le paraphrase en "trium litterarum homo".

6.22
Tu te maries, Proculine, avec ton concubin, et tu fais ton mari ton amant de naguère, pour que la loi Julia ne puisse t'atteindre : ce n'est pas un mariage, Proculine, mais un aveu !
Ne vaut que comme document historique : la loi Julia interdit la litière aux femmes adultères et elles ne peuvent recevoir d'héritage. Sans doute cette mesure, prise par Domitien, a-t-elle provoqué une vague de mariages. Fateor n'est pas ambigu. Ce n'est pas le terme employé quand on parle d'avouer son amour.

6.24
Il n'y a pas plus lascif que Charisianus : il se promène en toge pendant les Saturnales.
Les Saturnales, qui correspondent à peu près à la période de Noël, étaient l'occasion pour tous de se déguiser et de se livrer à des chahuts très libres qu'il a parfois fallu réprimer. Charisianus doit être ou bien très sérieux, ou bien il atteint le comble de la recherche ! Je pense plutôt pour la première solution. Il est très divertissant d'imaginer comme perverti quelqu'un de fort sérieux.

6.34
Donne-moi, Diadumène, des baisers appuyés. Combien ? dis-tu.
Tu m'ordonnes de compter les vagues de l'Océan,
Et les coquillages semés par les rivages Egéens,
Et les abeilles qui errent sur le mont Cecrops,
Et dans le théâtre plein, les voix et les mains qui sonnent
Quand le peuple voit le visage de César apparaître soudain.
Je n'en veux pas autant que ceux que Lesbia, à force de prières, donna au fin Catulle ;
mais il en veut peu, celui qui peut compter.
Très belle pièce où l'éprigramme rejoint le madrigal. Le lyrisme est imité de Virgile et d'Horace. Vulgairement, quand on aime, on ne compte pas. Comme souvent, Martial se moque de Catulle (5, 6) :

da mi basia mille, deinde centum,
dein mille altera, dein secunda centum,
deinde usque altera mille, deinde centum.
dein, cum milia multa fecerimus...

C'est pourtant Catulle qui restera dans l'esprit de Louise Labé :

Baise m'encor, rebaise-moy et baise :
Donne m'en un de tes plus savoureus,
Donne m'en un de tes plus amoureus :
Je t'en rendray quatre plus chaus que braise.

Las, te pleins tu ? ça que ce mal j'apaise,
En t'en donnant dix autres doucereus.
Ainsi meslans nos baisers tant heureus
Jouissons nous l'un de l'autre à notre aise.

6.40
Nulle femme ne put, Lycoris, t'être préférée ; être préférée à Glycera, aucune femme ne peut. Elle sera ce que tu es, tu ne peux être ce qu'elle est. Ah ! méfait du Temps ! je la désire, je t'ai désirée.
Jeu sur l'ordre des mots (belle marquise...) ; jeu aussi sur les temps parfait/présent/futur. On pense au même jeu chez Corneille :

Marquise, si mon visage
A quelque traits un peu vieux
Souvenez-vous qu'à mon âge
Vous ne vaudrez guère mieux.

Le Temps aux plus belles choses
Se plaît à faire un affront
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front.

Le même cours des planètes
Règle nos jours et nos nuits :
On m'a vu ce que vous êtes ;
Vous serez ce que je suis

...

La différence ici est que Martial n'écrit pas un madrigal, mais une épigramme. Il ne fait aucune allusion à son propre âge. Glycera ne lui a donc pas encore répondu ce que la marquise de Brassens répond à Corneille : J'ai vingt-six ans mon vieux Corneille / Et je t'emmerde en attendant.

6.53
Andragoras a pris son bain avec moi, il a dîné de bonne humeur, et c'est aussi lui qu'on a trouvé mort le matin. Tu cherches, Faustin, la cause d'une mort si soudaine ? Il a rêvé du médecin Hermocrate.
Exagération absurde, fréquente chez Martial. Ainsi, un citoyen trop austère peut refroidir à lui seul les gigantesques Thermes Néroniennes. Voir le livre III, épigramme 25.

6.87
Que les dieux te donnent, César, (et que César donne à César) tout ce que tu mérites. Que les dieux me donnent, (et que César me donne), ce que je veux, si je l'ai mérité.
Martial une fois de plus se plaint de sa pauvreté sur un ton plaisant, comme plus tard Marot.

6.90
Gellia n'a qu'un amant. C'est encore plus honteux : elle a deux maris.
Le premier vers est presque du style indirect libre. Réponse immédiate : mieux vaut ne pas s'attacher à ses amants. Le mari peut avoir l'impression d'être le plus aimé. Mais être fidèle à un autre homme, c'est beaucoup plus grave !

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : Latin Dernière mise à jour : 27/10/98