Apprendre à lire et à écrire (1)

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     Texte intéressant parce qu'il donne une idée de ce que pouvait être dans l'antiquité l'apprentissage de la lecture. Pistes d'étude :
  1. Place de la mémoire dans les pédagogies anciennes ; comparaison avec les tendances modernes; position de Quintilien, qui commence déjà à privilégier la compréhension et le développement de l'intelligence.
  2. le champ lexical de la lecture : l'ordre alphabétique (litterarum contextus, litterarum ordo) ; le tracé des lettres (ductus) ; les syllabes, etc.
  3. la reconnaissance de l'importance du jeu dans l'apprentissage, vision futuriste qui s'oppose à l'austère image du magister armé de sa férule.

Imaginons donc qu'on nous donne Alexandre, que ce petit enfant digne de tant de soin ( bien que celui de chacun en soit digne1 ) soit mis sur nos genoux. Pourquoi aurais-je honte d'exposer des principes, même brefs, pour lui donner dès le début ses premières leçons ? Le fait est que je n'aime pas du tout ce que je vois se produire dans la grande majorité des cas : les petits enfants apprennent les noms des lettres dans l'ordre de l'alphabet avant d'en apprendre les formes. C'est un obstacle à leur reconnaissance, car ils ne font bientôt plus attention à leur tracé puisqu'ils suivent leur mémoire, qui va plus vite2. C'est pour cette raison qu'il appartient aux précepteurs, même lorsqu'ils paraissent avoir suffisamment fixé les lettres dans l'esprit des enfants dans l'ordre normal où elles sont d'habitude écrites au début, de revenir en arrière de nouveau et de les mélanger par diverses permutations, jusqu'à ce qu'ils reconnaissent par leur figure les lettres qui leur sont présentées, et non par leur ordre : ainsi, on leur donnera une excellente et parfaite connaissance aussi bien de leur physionomie que de leur nom, comme s'il s'agissait de personnes3. Mais ce qui est un obstacle pour les lettres ne sera pas gênant pour les syllabes. Je n'exclus pas non plus ce qui est connu pour inciter ceux qui ne savent pas lire à apprendre, et même offrir des jouets d'ivoire en forme de lettres, ou toute autre chose qu'on peut trouver dont les enfants se réjouissent plus, et qu'ils aient plaisir à manier, observer, nommer.

Quintilien, institution oratoire, 1.1.24

Notes
1. Quintilien est orateur, et il est habitué à ménager les auditeurs. Alexandre est certes précieux, mais les enfants de ses lecteurs sont aussi précieux.
2. Peut-être l'indice d'un enseignement basé sur la mémoire. Quintilien est ici très moderne, puisqu'il pense que la mémoire peut être un frein à la réflexion.
3. Comparaison indiquée avec deux mots seulement en latin : sicut hominum [habitus et nomina]. L'auteur s'appuie sur l'expérience, et démontre que reconnaître des lettres est du même ordre que reconnaître des personnes.

Yves Ouvrard


Académie de Poitiers Courrier électronique : Latin Dernière mise à jour : 27/10/98